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Folle parenthèse

Par Michel Genson
(Le Républicain Lorrain, 25/09/11)

 

 

 

 

Si vous êtes romancier quadragénaire en attente de succès, que la remise par Jacques Toubon soi-même d’un prix Alexandre Vialatte (pourtant mérité) se révèle n’être à votre égard qu’une piteuse arnaque, qu’en rentrant chez vous la fixette que fait votre épouse (un peu nerveuse ce soir-là) sur un téléphone mal raccroché se termine par un monstrueux "Dégage connard !" aux allures définitives, surtout ne vous laissez pas gagner par une brusque envie d’ailleurs. Ou alors ne passez pas à l’acte. Bix Sabaniego (impulsif sur le coup) s’y est risqué, en plein hiver et sans manteau. La suite sera édifiante.

Le nouveau héros de Philippe Jaenada (ou bien est-ce Jaenada lui-même ?) pourrait aisément participer de la déprime ambiante, lui et les épaves héroïques qui font les beaux jours (les belles nuits tout autant) du Métro Bar, pas loin du Canal Saint-Martin. À commencer par Jésus, ses trente bières par jour, sa cinquantaine édentée et « ses yeux jaune Stella ». Car pour avoir quitté le havre familial avec pourtant la ferme intention d’y revenir vite, il va vivre une suite d’aventures pochtronnes et picaresques de haute tenue.

Poussé (c’est humain !) par une irrésistible fascination pour les admiratrices à forte poitrine (celle-là est jeune, brune, en partance pour New York et répond au nom énigmatique de Milka Beauvisage), voici Bix d’abord emberlificoté dans un plan drague assez foireux, avec pour cadre les salons ouatés du Lutetia. Puis planté au petit jour, sans rien à boire ni à manger, dans le minuscule appartement (avec toilettes sur le palier) d’un pianiste inconnu, avant de s’embarquer à bord d’une voiture de location pour une course folle, terminus dans le lit d’un couple échangiste et monégasque complètement barré. On ne citera pas ici les épisodes intermédiaires, tous aussi piteux qu’abracadabrants. Pauvre Madame Muguet, qui attend son infirmière dans sa grande maison au portail bleu…

Tout cela pourrait donc paraître absolument navrant, totalement foutraque, dangereux même pour certains esprits. Une apologie déguisée des breuvages alcoolisés flotte en effet derrière les multiples comptoirs visités (les personnages ne boivent pas que de l’eau, on l’aura peut-être compris, et ceci sans vraie modération.) Mais Philippe Jaenada, inventeur formidable de situations invraisemblables mais (toutes ?) vécues, est à la manœuvre de cette dérive (plus ou moins) contrôlée. Et son style carambolé fait merveille pour dire un monde légèrement déglingué. Jaenada, apôtre inspiré de la parenthèse, puis de la parenthèse dans la parenthèse, demeure sans conteste l’un des auteurs les plus originaux du moment. Du coup La Femme et l’ours (le rapport avec une vieille légende pyrénéenne servant de prétexte au titre n’est finalement qu’assez lointain, mais qu’importe l‘à peu près, pourvu qu’on ait l’ivresse) laisse son lecteur hilare, pantois et rassasié.