modele modele modele


 


Actualité

Romans

Autres Textes

Presse

Librairie

Vidéos

A + Pollux

Bibliographie

Biographie

Liens

Contacts

 

Un gars formidable,
par Jacques Lindecker

 

Le Pays

 

 

En trois romans, Philippe Jaenada a imposé sa folie douce : un ton essoufflé, où il ne craint jamais d'en faire trop. Un enfant qui sait écrire.


CHAPITRE I : « Je m'appelle Philippe Jaenada, je suis né dans les Yvelines, je vis depuis quelques années à Paris avec ma fiancée la belle Anne-Catherine, j'aime les bars, les livres, les gens et les courses de chevaux, j'ai du mal à dormir, je fume beaucoup, je trouve que je grossis trop ces temps-ci, j'ai trente-cinq ans et je travaille dans une agence de détectives. Mais je vais peut-être me mettre à mon compte. » Telles sont les premières lignes du dernier roman de Philippe Jaenada, « La grande à bouche molle », qui paraît chez Julliard, dont le ton et le style donnent tout de suite envie de poursuivre.

Du vrai et du faux


C'est une tentative d'autobiographie parfaitement loufoque qu'il nous est donné de lire : tout est vrai dans ces premières lignes (et dans les 300 pages suivantes), à part les meurtres et l'intrigue policière. Nous avons donc entre les mains un faux-vrai polar ou une vraie-fausse confession. En tout cas, le vagabondage jubilatoire d'un enfant du roman, trop heureux d'avoir le droit d'écrire et qui ne se retient plus de rien. Jusque dans ses dédicaces adressées à un inconnu : « Soyez gentil, Jacques, si vous écrivez quelque chose, dites que je suis un gars formidable. Toute la famille de ma fiancée (elle s'appelle Anne-Catherine Fath dans le livre comme dans la réalité) vit en Alsace, et ce sont des gens impitoyables. » En trois romans, Philippe Jaenada a imposé un univers loufoque et pathétique, où l'émotion et la douleur sont joliment camouflées sous l'affabulation et la gourmandise. Des textes de l'excès, où il y aurait toujours à enlever, toujours un moment où ça se relâche, mais qu'importe : on est bien à lire ces périples insensés. Il sera beaucoup pardonné à l'auteur. Et notamment ses titres, dont on ne peut être que jaloux, à chaque fois un trait de génie : « Le chameau sauvage » pour le premier (prix de Flore et prix Alexandre-Vialatte 1997), « Néfertiti dans un champ de canne à sucre » pour le second, « La grande à bouche molle » aujourd'hui. De quoi, au moins, piquer la curiosité. Ici, donc, le détective Philippe Jaenada sait qu'il est un mauvais détective. Trop gentil, trop rêveur, plus occupé à jouer aux courses (de chevaux !) qu'à mener ses enquêtes minables à bien. Son patron le met sur l'une de ces affaires : filer un conducteur du métro que sa femme soupçonne d'adultère. Et, effectivement, l'homme de la RATP retrouve une petite. Mais ce n'est pas tout : quittant les rails de sa vie bonhomme, il loue une voiture et s'embarque, seul, sur l'autoroute du Sud.

Comme des perles en toc


Sans raison véritable, Jaenada, qui le suit toujours, se laisse embobiner à une station-service par une fille assez moche qui fait de l'auto-stop. Le voici flanqué de Fabienne, sa tenue immonde, ses répliques à l'emporte-pièce. À l'hôtel Mercure de Romans, où le conducteur de métro passe la nuit, Jaenada découvre le cadavre d'une femme passablement défigurée. Et Fabienne disparaît. À partir de là, tout s'enchaîne, dans un grand désordre : direction Saint-Étienne, Roanne, Moulins, Nevers, Montargis, Veules-les-Roses (très joli, en Normandie), Cherbourg et, carrément, New York (une scène tordante dans un club sadomaso). Jouant de (mal) chance, Jaenada empile les meurtres sur son passage, à la longue plus dangereux que le plus haineux des malfrats. Et plus innocent, plus naïf, plus joueur, plus dépensier que n'importe quel autre héros de polar. Mais attention ! Ici, détournement. Faisant semblant d'obéir aux contraintes du livre de genre (le roman policier), Philippe Jaenada (l'écrivain, pas le détective) les mine de l'intérieur, fait imploser les stéréotypes, jongle avec les attentes du lecteur. Il s'amuse, sérieux comme un pape. Il met des parenthèses partout, enfile des commentaires comme des perles en toc, règle ses comptes en toute décontraction : un auteur en liberté, qui parvient in fine à maîtriser sa course effrénée, à domestiquer dans une langue d'adulte un imaginaire d'enfant solitaire. Malicieux et qui se cache à parler tout seul, des heures durant à construire un monde absurde et cohérent : Lewis Carroll et Boris Vian ont bercé ce garçon-là.

© Jacques Lindecker, Le pays, 09/04/01