modele modele modele


 


Actualité

Romans

Autres Textes

Presse

Librairie

Vidéos

A + Pollux

Bibliographie

Biographie

Liens

Contacts

 

Un "déprimisme" comique,
par Jean-Claude Lebrun

 

 

 

Philippe Jaenada avait fait paraître, en 1997 chez Julliard, un premier roman remarqué, Le Chameau sauvage. Ceux qui avaient alors eu l'occasion de découvrir ce jeune auteur verront en Néfertiti dans un champ de canne à sucre la confirmation du talent repéré. Pour les autres, ce sera à coup sûr une révélation. La rencontre avec une langue imaginative en diable, d'où la drôlerie, l'émotion et la poésie surgissent à chaque instant. Aux antipodes, malgré d'ostensibles proximités thématiques, d'un misérabilisme langagier qui ne laisse pas d'inquiéter, par tout ce qu'il porte en germe d'uniformisateur et, osons le mot, de régressif. L'esprit critique, l'émancipation liée à l'appropriation culturelle ne sauraient prospérer sur une telle jachère. Rien de tel donc chez Philippe Jaenada, tant l'écriture chez lui ne résulte pas de quelques tours de passe-passe, et moins encore de provocations qui lassent.

Le narrateur de ce récit à la beauté violente et sombre s'appelle Titus Colas : " On m'a prénommé Titus parce que mon père voulait Frank, ma mère Loïc, et que le hamster de ma sœur s'appelait Bérénice. " On l'aurait tout de suite compris, on entre ici sur un terrain où l'absurde le dispute à la dérision, l'ironie au désespoir. Cela pourrait passer pour du "déprimisme", si en même temps ne circulait une manière de formidable souffle dévastateur, témoignant à l'opposé pour la vitalité de cet art. Titus évoque ici ses amours tourmentées et destructrices avec Olive Sohn, une jeune personne passablement déjantée, aperçue pour la première fois au comptoir d'un bar, lisant Bukowski. Une figure qui aimante d'emblée son regard, d'autant qu'elle se trouve fagotée " comme une paysanne lâchée dans les rayons d'un Carrefour oublié par les fournisseurs depuis vingt ans ". Cette vision initiale ne cessera désormais plus de le laisser en état de sidération. Car la relation qui s'ensuit entre eux prend des allures parfaitement singulières. Une combinaison de sentiments tus, de sexualité débridée et de dérive hors du monde. Une association de la plus pure trivialité avec des traits qui paraissent empruntés aux délicatesses de la " fine amor. " Des descriptions maniaques de la mécanique sexuelle y voisinent en effet avec des évocations d'une intériorité en train de glisser vers la folie, laissant passer aussi des scènes irrésistibles de drôlerie : telle visite épique chez le dentiste, véritable sommet du genre, telle consultation chez un généraliste vêtu comme un détective privé - " Je me sens ridicule, avec mes francs minables, je devrais payer ce gars-là en dollars. "

Philippe Jaenada joue en virtuose de ces registres pourtant hétérogènes, pour aboutir à ce texte qu'on dirait jailli d'une seule coulée, au fil d'une plume facile. Il laisse d'abord fugitivement pressentir, puis fait peu à peu entrevoir le dérèglement intime de son narrateur au contact de la jeune femme, cette influence délétère qu'il accepte. Des visions obsessionnelles, des perturbations physiques, des disparitions d'objets autour de lui, des pertes - carte de crédit, papiers d'identité -, signalent les différentes étapes de ce processus destructeur. Ce personnage, jusqu'alors peut-être trop bien dans sa peau, qui menait une vie plutôt confortable de concepteur publicitaire, s'est mis à ressentir des " émotions inédites : le doute, la peur, le désir insatiable ". Comme s'il accédait enfin à un peu plus de trente ans, à un nouveau territoire d'humanité. Comme si cette Olive Sohn n'était que le révélateur de ses propres fragilités. Incarnation d'un redoutable principe de désordre dans son univers soigneusement organisé.

Lectrice frénétique, celle-ci après Bukowski dévore tour à tour à une vitesse prodigieuse Despentes, Houellebecq, Unica Zürn... En quête sans doute d'une façon d'affronter le monde par la pose, le geste, le langage, le sexe. Dans le studio qu'elle regagne régulièrement, pour y prendre ses affaires, des livres, des vêtements, des objets hétéroclites ramassés un peu partout, forment sur le sol une couche épaisse et indistincte. Déposés là un jour par les ressacs de cette existence fin de siècle, qui ne trouve plus guère à s'accomplir que dans les caprices de plus en plus morbides de sa sexualité. Emporté par cette furie, Titus Colas observe sa propre déchéance et l'accepte, coupé de plus en plus de " la vraie vie ". Une dernière tentative de sursaut se soldera par un échec. L'aventure jusqu'au bout doit se poursuivre. " De toute façon, je n'ai rien à perdre ", annonce-t-il sobrement, alors que s'achève son tempétueux récit. En même temps l'ironie portée par l'écriture a fait son chemin. On se rappelle par exemple que, décrivant par le menu une scène d'amour avec Olive, il s'était comparé à " une marionnette manipulée par un parkinsonien fou ". Et l'on réalise alors qu'il n'y avait dans tout cela pas la moindre touche de complaisance, y compris dans les scènes les plus hardies. Seulement un art de mettre en mots des doutes, des peurs, des inaccomplissements, des dérives tout à fait dans l'air de ce temps. L'écriture sans trucs ni tics. Quelque chose comme l'extrême contemporain.

© Jean-Claude Lebrun, L'Humanité (18/11/1999)