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Philippe Jaenada, Bolide littéraire
Interview de Tibo Bérard, parue dans Topo (09/04)

 

Loin de l'auto-fiction, Philippe Jaenada fabrique un univers tonique, animé d'une énergie digne de Tex Avery. Son narrateur, quarantenaire en quête de sens, court sur les traces de sa jeunesse envolée : ou comment relier deux points sur une seule ligne ! Le fou-rire est frénétique et l'imaginaire, en roue libre. Si parfois les phrases vous chatouillent les doigts, pas de panique : c'est une question de rythme. Sur ce terrain, Jaenada excelle. A lire d'urgence et à toute vitesse.


Assis à une table, pas la plus en vue, pas la plus en retrait, Philippe Jaenada attend son interviewer, les deux mains posées sur la table de part et d'autre d'un verre de bière. En noir de la tête aux pieds, tempes grisonnantes. Le regard perce sous les sourcils et le sourire, timide, vient vous cueillir comme pour parer à une éventuelle offensive. Les phrases font mouche, la sincérité le dispute à la dérision. Gorgées de bière et bouffées de cigarettes, hésitations, hypothèses, convictions… Rencontre.

Topo : Vie et mort de la jeune fille blonde : ce titre annonce la part mythique de l'existence, la jeune fille blonde tient de l'icône plus que de l'acteur du souvenir ?
Philippe Jaenada : Si l'on aborde ce roman comme un conte sur la jeunesse qui passe, il s’agit de trois amis qui font partie du décor comme autant de motifs mythiques : la princesse, le guerrier et ses trois amis. Je ne rechigne pas à utiliser frontalement le symbole, la grossièreté consisterait à le dissimuler. Mon procédé d'écriture se joue entre ces deux extrêmes : je vois le livre comme une petite histoire jalonnée de repères, il s'agit de lier les symboles entre eux.

T : Les protagonistes de cette histoire sont mécaniquement animés. Mis en scène comme dans un théâtre de marionnettes, ils ne ressemblent à rien d’autre qu’à des personnages de romans.
P.J. : On me parle souvent d’auto-fiction alors que c’est l’inverse de ce que je veux faire. C’est un peu la différence qu’il y a entre manger un ragoût et des pommes de terre dans un champ ! Mes histoires sont plus ou moins vraies, mais ce qui m’intéresse est ce "plus ou moins". La transformation. En cela, je me rapproche de ce que fait Philippe Caubère au théâtre. De là peut naître un peu de vérité : dans la manipulation du réel.

T : Ce qui me semble réellement mis en question chez vous, c'est le temps. La simultanéité des événements, la finitude de l'existence, la fuite du temps.
P.J. : Exactement. Le temps a toujours été un sujet d'obsession, et depuis mon premier roman je prévoyais de consacrer un livre à ce thème. Par touches, j'amorçais des questionnements, mais je n'étais pas encore arrivé à lui offrir le premier rôle. J'ai une grande admiration pour Modiano, parce qu'il sait donner à voir une conscience constante du temps qui passe. Je viens d'avoir quarante ans, la question s'est imposée comme une nécessité. Mon projet consiste à passer en revue les différentes modalités temporelles auxquelles sont soumis les personnages : la simultanéité, l’anticipation, le souvenir… Tous les points qui relient le fil entre vie et mort.

T : On devine la volonté d’enclore le temps dans les limites du roman, à l’image de l’appartement des Muratti, au début du livre, qui est un refuge coupé du monde…
P.J. : Le mal être du narrateur est entièrement lié à cette dynamique " dedans-dehors ". Au cours du dîner chez les Muratti, quelques signes de l’extérieur surgissent – l’appel téléphonique de Patrick Eudeline, par exemple. Puis, il trouve un motif qui le relie à son adolescence : en explorant toute une gamme de symboles – l’enclos, l’élastique, le pont -, je parle de cette jouissance que l’on ressent à contrôler les événements.

T : A cet égard, votre usage convulsif de la parenthèse est signifiant. Ce sont des moments de comédie comme de dévoilement… L’essentiel, pour vous, c’est l’aparté ?
P.J. : C’est un phénomène assez étrange. La parenthèse, c’est la marque d’une retenue ou d’un décalage, cela me correspond. Avant de commencer à écrire, j’ai vécu une longue période d’isolement complet, pendant laquelle je n’ai pas cessé d’écrire des lettres. J'y racontais tout ce que j’avais fait dans la journée. Je ne construisais pas, j’accumulais les événements sans les ordonner, et les double ou triple parenthèses étaient une façon de ne pas perdre le fil de mes récits. Ensuite, c’est devenu une petite forme de subversion, pour le plaisir de faire ce que l’on n’a pas le droit de faire en littérature. Au fil des romans, j’y ai trouvé une signification. Je construis les phrases avec cette sensation d’aller de plus en plus précisément… vers l’absurde.

T : On a même le sentiment d’un calcul " métré " de la phrase.
P.J. : Mon souci permanent est de tenir le lecteur accroché d’une phrase à la suivante. Je lie, comme par des rouages, les choses entre elles. C’est ce que recherchent mes personnages, qui sont tous des égarés : ils apprécient tout ce qui peut les arracher à l’angoisse du vide. C’est ce que j’aime chez Bret Easton Ellis et nombre d’auteurs américains. J’ai une formation scientifique à l’origine, beaucoup de choses doivent venir de là.…

Topo l'a lu : Philippe Jaenada, Vie et mort de la jeune fille blonde, Grasset 2004

"Créer du lien" ; formule chère au monde de la communication qui, finalement, convient bien au petit laboratoire de Philippe Jaenada. En alchimiste, il mêle deux composants aussi difficiles à marier que l'huile et l'eau : le style et la structure. Le résultat, pour le lecteur, est rassurant. Flaubert allait chaque jour gueuler ses phrases afin d'atteindre la perfection rythmique, Jaenada les fabrique minutieusement et leur fait passer un sévère contrôle technique. D'où cette impression magique d'une infinité de rouages mis en marche au même instant. D'où le bonheur que l'on ressent à le suivre sur les voies les plus délirantes : chez lui, tous les chemins mènent au rire.

Tibo Bérard, Topo, 09/04