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Le chameau sauvage :
quelques extraits

(Prix de Flore 1997)
Éditions Julliard, 1997.
Réédition J'ai Lu n°4952,
Nouvelle génération, 1998

 

 

 

"En trois mots trois virgules, je venais de proposer à une fille que je connaissais pas de venir se déshabiller chez moi. Tu viens chez moi et tu te déshabilles. Qu'on me les montre, les tombeurs capables de ce genre de prouesse. Évidemment, je m'avançais un peu, car pour qu'il y ait prouesse il fallait d'abord qu'il y ait réponse de la partenaire (il doit y en avoir des tonnes, des séducteurs de pacotille qui proposent à des femmes de venir se déshabiller chez eux et qui essuient un échec). Tout à l'euphorie intime suscitée par ma phrase, je ne doutais plus de rien, je me voyais en crack. J'oubliais ce que j'avais appris ces dernières heures, la prudence et l'humilité, j'oubliais que rien ne se passe jamais comme prévu, que sous le masque enchanteur du triomphe peut se dissimuler le visage hideux de la débâcle et que la vie est un bordel monstre, j'oubliais que, depuis la baignoire, le feu avait pris dans la forêt.
Pourtant, elle m'a répondu. Et malgré ma confiance euphorique et mes chevilles enflées à bloc, j'ai eu toutes les peines du monde à en croire mes oreilles :
- D'accord.
Et pas le genre de "D'accord" lâché du bout des lèvres, à contrecœur : non, le "D'accord" à fond les ballons dans le sens du cœur."

***

"Pour être honnête, ce n'était pas tout à fait elle. Mais presque. J'y ai même cru pendant quelques secondes, car elle lui ressemblait étrangement, me semblait-il. Je ne me souvenais déjà plus très bien du visage de Pollux Lesiak, mais en revanche je gardais une image très précise de l'essence du visage de Pollux Lesiak. La notion de Pollux Lesiak, je savais parfaitement à quoi ça ressemblait."

***

"Tandis que j'essayais de me rappeler à quel moment j'avais dépassé les limites du raisonnable, un couple d'Allemands est venu me demander de les prendre en photo. Les couples d'amoureux me demandaient toujours de les prendre en photo. Les touristes et les autres : tous les amoureux qui se préparaient des moments de nostalgie me repéraient dans une foule. Je ne comprenais pas pourquoi ces gens semblaient tant tenir à souffrir plus tard (sans même parler d'éventuelle séparation (bien que des dizaines de couples que j'ai pris en photo doivent aujourd'hui être séparés, seuls éplorés ou radieux dans les bras d'un autre (qui sait si, dans ma vie, je n'ai pas photographié deux fois la même personne avec un amoureux différent ?)), car même ceux qui restent ensemble jusqu'à la mort souffriront forcément un peu, quinze ou trente ans après mon petit clic, en se voyant jeunes et beaux, heureux, en vacances, in Paris, in the springtime) ; je ne comprenais pas non plus pourquoi ils s'adressaient tous à moi (je ne pense pas avoir l'air particulièrement sympathique). Mais en fin de compte, j'étais plutôt flatté : je me sentais l'élu des amoureux, celui vers lequel on se dirige instinctivement lorsqu'on est heureux, l'ami de l'amour."

***

"Le passage éclair de Nadine Morin près de moi avait provoqué un déclic. En ramassant le riz, après son départ, j'éprouvais une drôle de sensation. Cette rencontre devait sûrement signifier quelque chose : je me réveille près d'une fille blonde que je n'ai jamais vue, qui est née le même jour que moi, qui boit deux bières et qui s'en va - c'est trop étrange."

***

"CONSEILS POUR PARAÎTRE À L'AISE DANS UN ASCENSEUR
Passer un moment dans un placard avec un inconnu est embarrassant. Face à notre prochain, nous sommes timide et confus, nous ne savons pas où mettre les yeux, nous avons envie de nous faire tout petit (et, chose curieuse, l'autre paraît toujours serein et fort, comme s'il ne se rendait pas compte de l'incongruité de la situation). Alors quelle attitude adopter pendant le trajet pour surmonter notre malaise ?
Faire l'impatient et tapoter du pied donne l'air ridicule d'un businessman surexcité. D'un autre côté, regarder l'autre dans les yeux, face à face à quelques centimètres, l'inquiète. Quant à vouloir engager la conversation avec lui c'est une erreur : même pour une discussion très banale, le temps de voyage est trop court.
– Bonjour.
– Bonjour Monsieur. La politique politicienne, j'en ai ras le bol.
– Oui, ils nous prennent pour des abrutis.
– Allez, bonsoir.
Enfin, rester comme pétrifié après avoir appuyé sur le bouton, les yeux sur ses chaussures ou sur une paroi lisse, laisse supposer que la présence de l'autre nous effraie. Ce qu'il faut éviter absolument. Car en ascenseur, tout est basé sur le rapport des forces. Il est impératif, dès la mise en présence, de prendre l'ascendant sur notre prochain. Plus qu'une simple attitude à adopter, il s'agit donc d'effectuer un travail progressif, dont le but est d'amener l'adversaire en position d'infériorité. Car deux personnes ne peuvent se sentir simultanément à l'aise dans un ascenseur. On peut le regretter, mais c'est ainsi.
Tout d'abord, il faut s'empresser de demander "Quel étage ?" avec désinvolture, avant même d'être tout à fait à l'intérieur. Si nous traînons trop, il nous devancera sans scrupule – or cette question est primordiale, car elle nous place d'emblée comme le patron de l'endroit. "Un habitué", songera-t-il. Mais rien n'est encore gagné, bien sûr. Il est maintenant indispensable de se placer le premier près du panneau à boutons, et d'attendre qu'il quémande. "Quatrième, s'il vous plaît." Ensuite, un nouveau point sera marqué si nous appuyons précisément, d'un geste souple et sûr, sur le bouton qui correspond pile à son étage (ce n'est pas sorcier, comme manœuvre, mais cela impressionne toujours – "Il connaît l'emplacement exact des boutons, un habitué..."). Ensuite, tout est simple : il suffit de conserver l'avantage ainsi acquis, en profitant du léger éblouissement causé par notre "ouverture", pour entamer avant lui, avant qu'il ne se ressaisisse, notre "développé". Le développé est la matérialisation de l'attente placide, l'attitude que prend naturellement un homme sûr de lui entre le rez-de-chaussée et le quatrième, et peut revêtir plusieurs formes : un air que l'on chantonne à mi-voix, un doigt qui caresse avec nonchalance le panneau à boutons, un coup de peigne dans la glace. A nouveau pris de vitesse, il est coincé : on imagine mal deux étrangers chantonner ensemble dans un ascenseur (ou pire, se recoiffer côte à côte, ou caresser ensemble le panneau à boutons). Il ne peut pas non plus se mettre à chantonner pendant que nous nous donnons un coup de peigne : une personne décontractée dans un ascenseur, ça passe merveilleusement, mais deux, ça frise le burlesque. "Ils n'ont qu'à se mettre à danser, tant qu'ils y sont." Non, il ne pourra que rester figé et muet, dominé, embarrassé. C'est dur, mais l'heure n'est pas aux états d'âme. Il a perdu. Il voudra se cacher dans un trou de souris, tandis que nous serons parfaitement à l'aise. Il ne restera plus alors qu'à conclure (la "fermeture") : lorsqu'il sort, vaincu, et marmotte timidement "Au revoir", nous nous contenterons d'un léger signe de tête et d'un sourire distrait, qui achèveront de l'accabler. Ouverture, développé, fermeture, l'affaire est réglée. Resté seul pour un ou deux étages encore, nous nous sentons gai et léger : le trajet s'est parfaitement bien passé pour nous."

***

"En mars, j'ai pris le câble. En mai, j'ai cassé deux assiettes le même jour. En juin, je me suis acheté une paire de jumelles et j'ai essayé d'arrêter de fumer - j'ai tenu trente et une heures. En juillet, Caracas m'a fait une sorte de crise de foie. Fin juillet, je suis allé trois soirs de suite au cinéma. En août, je suis parti passer deux semaines chez mes grands-parents à la montagne. Début septembre, je suis allé voir un match de foot au Parc des Princes. Fin septembre, je me suis fait dévitaliser deux molaires. En octobre, j'ai donné le quinté dans l'ordre. En novembre, j'étais comme mort."

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"NE CHERCHEZ PAS À VOUS VENGER, ÇA NE DONNE RIEN
Ah, nom d'un chien. Comment ce type avait-il pu deviner que j'étais un agneau pacifique ? Il m'arrivait pas mal de déboires, d'accord, mais j'avais l'air si piteux que ça ? Ma revanche tombait à l'eau. Alors j'ai finalement décidé de ne pas me masser le menton - ça ne rimait plus à rien - et avant qu'il n'ouvre la porte et ne me force à engager un pugilat dont les conséquences pourraient s'avérer pénibles (physiquement pour lui - car je suis sûr que si je voulais, si un jour j'allais puiser un peu dans mes réserves musculaires et nerveuses (ce que je n'ai jamais songé à faire), je pourrais me montrer redoutable - et tout le reste pour moi (nouvelle plainte au commissariat, confirmation des doutes de mes ennemis, amère déception de Biscadou)), j'ai simplement tourné la tête et continué mon petit chemin sur le trottoir - du même pas de malabar qu'en arrivant, pour ne pas me ridiculiser quand même."

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"Les semaines suivantes n'ont pas compté pour moi. Je me sentais vide mais lourd, inutile, je n'avançais plus dans le temps. J'étais l'une de ces bouteilles de jus de fruits qui sont exposées dans les cafés, en hauteur, depuis le premier jour d'ouverture : décolorées, fadasses et translucides, avec toute la pulpe et la couleur déposées au fond en une mélasse dégoûtante. J'étais monté m'exposer là-haut tout seul, et plus personne n'aurait l'idée de me consommer."

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© Éditions Julliard, 1997