modele modele modele


 


Actualité

Romans

Autres Textes

Presse

Librairie

Vidéos

A + Pollux

Bibliographie

Biographie

Liens

Contacts

 

 

 

Le Cosmonaute :
Quelques extraits

Éditions Grasset, 2002

Le Livre de Poche n°30061, 2004.

 

 

 

"Soudain, au moment où je m'apprêtais à la rejoindre sur son banc (effort à peine imaginable, en ce qui me concerne, mais qui me permettrait au moins d'éviter l'épreuve d'un trop long sourire figé (et puis c'était Pimprenelle, mon blanc d'œuf, l'heure n'était plus à l'atermoiement ni à la trouille)), il s'est produit un de ces invraisemblables concours de circonstances qui n'arrivent qu'une fois par siècle. Tout s'est passé très vite, mais j'ai l'habitude et je revois parfaitement, comme sur des diapositives, les différentes actions qui se sont enchaînées et combinées pour me ligoter et me conduire à ma perte. Dans un premier temps, le vent a tourné. On a connu plus dangereux comme circonstance, c'est vrai. Mais en tournant matoisement, le vent a dirigé sur moi la grosse fumée noire qui se dégageait du cratère. Ça se complique, déjà. J'étais alors comme assis à califourchon sur une locomotive à vapeur. Mais ce n'est pas encore très grave, des choses de ce genre arrivent plus d'une fois par siècle, j'en suis sûr, et la parade semble toute trouvée : se lever et partir. C'est ce que j'allais faire, allez Hector, il est temps de mettre les bouts, lorsque l'impensable s'est produit : à l'instant précis où la fumée me prenait pour cible, ou peut-être une demi-seconde plus tard, un hell's angel est venu s'asseoir à côté de moi. Pour celui à qui il arrive rarement des malheurs, ça n'a a priori rien de tragique, au contraire, ce ne sont que deux évènements distincts, même s'ils sont presque de même nature. C'est mal connaître la poisse. Moi, j'ai compris tout de suite : je ne pouvais plus me lever. On ne se lève pas d'un banc au moment même où un hell's angel vient de s'asseoir à côté de vous. Ce serait très malvenu. Si c'était une jolie fille ou un petit employé de la Poste, je ne dis pas, ils ne songeraient même pas à se vexer, tu penses, mais un hell's angel, patibulaire, ventru, poilu et sentant fort, non, ce serait trop évident. Il s'installe près de moi, je me sauve ? Eh non, ce n'est pas possible. Je peux tout de suite faire une croix là-dessus. Il ne va pas en croire ses yeux, si je m'en vais aussi sec en le laissant tout seul comme un couillon, il va me demander des explications (en allemand, misère). Vous êtes tous les mêmes, les culs-serrés, je te fais peur ou quoi ? Oublions, oublions. Je ne peux pas partir, c'est déjà une chose. On avance. Alors voyons, que me reste-t-il d'autre, comme solution, maintenant que je suis pris en sandwich ? Eh bien, rien. (Ça n'a pas traîné.) Je suis coincé, avec toute la fumée dans la tête. Il va falloir que je me fasse une raison. Sans broncher. (Je disais que ça n'arrivait qu'une fois par siècle, pour être prudent, mais je défie quiconque, mort ou vif, de prétendre qu'il ou elle a subi un jour le même coup du sort.) (Il fallait bien que ça tombe sur quelqu'un, je suppose.) Le pire, c'est qu'un petit employé de la Poste ou une jolie fille seraient même partis avant moi (je suis assez résistant à la fumée, tout de même). Mais lui, le hell's angel... Il ne bouge pas. Tranquille, il regarde le feu. On est bien, ici. Je crois qu'il ne s'aperçoit même pas que nous sommes enveloppés d'un épais nuage toxique. Il est moins exposé que moi, qui prends carrément tout dans le nez comme si on me visait avec une lance d'incendie, mais il n'est pas épargné par le surplus. Et pourtant, il ne plisse même pas les yeux, et semble respirer normalement. Il en a vu d'autres, à mon avis (il a le visage tout buriné).
Je pense que deux minutes, c'est un délai correct, je ne vais pas non plus passer toute la nuit avec lui pour ne pas le froisser. Dans deux minutes, je pourrais partir rejoindre Pimprenelle sans que cela constitue une insulte, un malpoli que sa présence abomine ne serait pas si long à réagir. Le tout, c'est de tenir le coup jusque-là. Sans avoir l'air trop crispé. Je me suis donc adossé le plus possible au banc, bien en arrière, et, les yeux plissés, les lèvres pincées, essayant d'aspirer un peu d'air moins pollué, par petites bouffées, du côté de ma bouche opposé au hell's angel, j'ai attendu que ça passe. (Dix secondes... Quinze...) Détendu, détendu. C'est sympa, ce feu. Bien sûr, il y a ce flot de fumée âcre et nocive qui déferle sur moi, mais ce n'est pas la fin du monde. On veut toujours que tout soit parfait. Je suis bien, là, avec mon hell's angel. Et depuis quand je n'ai pas vu un feu de camp ? Hein ? My lady d'Abbanville, why do you lalala... C'est chaleureux, c'est paisible. Une bonne flambée, rien de tel pour réchauffer le cœur, comme on dit. Ça change de Paris, au moins. Je distingue mal les flammes, d'où je suis, mais qu'importe... Non, le principal, c'est de ne pas tousser. Car là, si par malheur je suis saisi d'une violente quinte de toux, si je me mets à pleurer et à devenir tout rouge, je ne ferai plus du tout illusion. S'il me voit m'asphyxier sans bouger, le hell's angel va croire que je n'ose pas me lever à cause de lui. Sûr. Mais pour l'instant, ça va. Je construis un bouclier mental entre la fumée et mes muqueuses. La meilleure technique, en fait, est de se replier sur soi-même, de s'immerger au tréfonds de soi-même et d'oublier l'extérieur. Comme les plongeurs en apnée. Ça doit faire une minute, là. Je suis bientôt au bout. Toi le frère que je n'ai jamais eu... Le plus humiliant, c'est d'imaginer que tous les autres participants ont dû interrompre ce qu'ils étaient en train de faire, cesser de discuter et se tourner vers moi en se demandant qui est ce malade qui rêvasse pile sur le passage de la fumée noire, à côté d'Hermann. On ne reconnaît pas son visage, dans ce brouillard opaque, mais ça doit être un drôle de branque. Ou alors il est sacrément bourré. Quelqu'un veut aller voir s'il ne s'est pas évanoui ?
Et Pimprenelle, Pimprenelle. Que pense-t-elle ? Je viens de lui sourire, et soudain j'ai été dérobé à sa vue... et je ne réapparais pas. Suis-je toujours l'homme de sa vie, après ça ? Un mollasson qui ne réagit pas dans de pareilles circonstances ? Un schizophrène qui ne se rend compte de rien ? Oui, bien sûr, je suis toujours l'homme de sa vie. Elle s'en fout, de ça. Elle a sa petite clé de Meccano sur les genoux, elle m'attend, elle sait que rien ne peut nous empêcher de fabriquer un support de couple vite fait, avec deux vis, deux écrous et trois petites barres à trous, et de nous en aller illico main dans la main, comme une omelette. Allez, il est temps. Ça fait bien une minute trente, il est temps. J'ai la tête qui tourne mais je m'en tire bien. Le hell's angel ne m'a même pas adressé la parole, j'ai du bol, je m'en tire bien. Maintenant que les premiers spasmes arrivent, il est temps. Comment on se lève ? Non, ça c'est se pencher en avant. Les pieds, les pieds. Voilà..."

***

"Je n'existe plus pour Pimprenelle qui accouche. C'est triste et déconcertant, car cela ne correspond pas du tout à ce qu'on voit au cinéma et à la télé (où le mari fait corps avec sa femme, elle s'agrippe à son bras, plante ses ongles et serre si fort que comme elle il en grimace de douleur (mais c'est de la bonne douleur, je t'aime), leurs regards sont soudés, leurs yeux rivés par des flux intenses d'électricité amoureuse, ils transpirent ensemble, crient ensemble, tous leurs muscles se crispent ensemble, exactement comme s'ils étaient en train de baiser (mais pas du tout), c'est l'harmonie parfaite, c'est la passion dont tout le monde parle, et l'homme joue le plus grand rôle de sa vie, vas-y ma chérie, pousse, pousse, oui mon ange, pousse, pousse, pousse, tu es formidable, oui, pousse, POUSSE ! – parfois, malgré la torture et l'angoisse, dans le masque de souffrance que chacun arbore se dessine un sourire complice, timide et incrédule). Nous, c'est moins spectaculaire : elle ne m'a pas regardé une fois depuis que l'accoucheur a commencé son travail d'extraction, elle a la tête tournée vers madame Bouteille et s'agrippe désespérément à son bras. Leurs regards sont rivés l'un à l'autre (la complicité instinctive entre les femmes, on dira ce qu'on voudra, c'est beau : c'est l'harmonie parfaite). Je me sens un peu à l'écart, encombrant, seul. (J'attends Oscar avec impatience, pour ce truc de complicité instinctive entre les hommes.) Le médecin a bien tenté de m'inciter à participer ("Aidez votre femme, Monsieur, parlez-lui, encouragez-là !"), mais je n'y arrivais pas, malgré tous mes efforts intérieurs – une lutte terrible. J'aime Pimprenelle, je ne suis sur terre que pour elle, ce que je souhaite avec le plus de sincérité dans la vie c'est qu'elle n'ait pas mal, ou du moins pas trop longtemps, j'aime aussi Oscar par avance, bien sûr, je donnerai n'importe quoi pour qu'il apparaisse vite et sans problème, mais je ne me vois vraiment pas me mettre à hurler "Pousse, mon amour, pousse, POUSSE ! TU ES FORMIDABLE !" alors que je suis à moitié caché dans mon coin et que personne ne fait attention à moi. Ils se retourneraient brusquement vers moi tous les trois, vaguement agacés. Et ça, je ne pourrais pas l'assumer, je connais mes limites. A un moment, histoire de ne pas passer pour un abruti qui se fout de la naissance de son fils, j'ai dit d'une voix étranglée : "Allez, pousse." Mais je me suis trouvé tellement ridicule et pitoyable, à marmonner tout seul en hochant un peu la tête (comme un spectateur du Tour de France extrêmement réservé), que je n'ai pas recommencé – je crois que personne ne m'a entendu. Avant d'abdiquer, je suis même allé jusqu'à essayer un sourire complice et incrédule (qui s'est dessiné dans mon masque de déconfiture). Et puis là c'était bon, j'ai obéi au type et je suis sorti. Son forceps au poing, il fixait la pauvre chatte de Pimprenelle d'un œil fou. Cela s'annonçait vraiment insupportable. Tandis que je me dirigeais vers la porte, comme dans un cauchemar (l'élève chassé de la classe (mais en pire)), les jambes gazeuses, la tête vide, Pimprenelle et madame Bouteille ne se quittaient pas des yeux. Je n'existais plus. J'ai posé la main sur la poignée (j'avais la main légère), avec le sentiment qu'il y avait un précipice derrière la porte et que je ne reverrais jamais plus personne."

***

"Je suis assis sur le canapé, je regarde la télé. Il est 16 heures. Je ne devrais pas être là. Je ne m'installe normalement ici qu'aux alentours de minuit, pendant que Pimprenelle nettoie la cuisine, mais mon dos a pris la forme du dossier de la chaise de mon bureau, et je me lasse de l'ordinateur (j'écris toute la nuit des textes ridicules que je relis ou fais mine de corriger dans l'après-midi, je baigne constamment dans le sang et la prose dégoulinante – il y a Internet, bien sûr (je m'en sers pour envoyer mes papiers à Privé, car si je me déplace pour les leur apporter, si je laisse Pimprenelle une ou deux heures toute seule, elle est très tendue quand je reviens), mais une fois que je suis allé faire un tour sur un forum de turfistes, que j'ai jeté un coup d'œil à un ou deux sites de cul et que j'ai fait défiler une série de photos sans âme des hôtels de Venise, je ne sais plus quoi faire, ça m'ennuie, c'est froid.
Je sais ce qui va se passer dès que je me lèverai du canapé, même si c'est juste pour aller aux toilettes ou chercher une bière dans le frigo : Pimprenelle entrera dans la salle à manger avant même que j'en sois sorti, alertée par son sixième sens que quelque chose vient de bouger quelque part dans la maison, donnera quatre puissants coups de poing sur le bord de chacun des deux gros coussins de cuir, pour bien les repositionner, bien les enfoncer sous le dossier, puis déplacera le canapé d'un ou deux centimètres vers l'avant ou l'arrière, la droite ou la gauche (je n'ai jamais réussi à savoir quelle était sa place exacte, elle doit voir des marques au sol que mes yeux d'humain classique ne distinguent pas), et baisser le son de la télé de trois degrés.
Pour l'instant, je l'entends secouer des trucs par la fenêtre de notre chambre, ça claque. La première chose qu'elle ait secouée, je crois que c'était le coussin du chat, rue Gauthey. Ça me paraissait plutôt normal, il était toujours plein de poils. Ensuite le drap, la taie d'oreiller et la couette de notre lit, tous les matins (quand elle est venue habiter chez moi, nous sommes restés plus de deux mois non seulement sans aérer les draps, mais sans même les changer : elle aimait s'envelopper de l'odeur de sueur sure, de sexe et de sommeil, et malgré mes protestations écœurées (ça sentait franchement le clochard lubrique qui se néglige), refusait en riant de me laisser mettre ces loques poisseuses et nauséabondes à la machine). Aujourd'hui, elle secoue tout par la fenêtre, le drap et la couette bien sûr, la nappe (une première fois à la fin du repas, une seconde fois après le café), les serviettes, de table ou de toilette, les torchons, tous les coussins de l'appartement au moins une fois par jour, les bavoirs d'Oscar, ses peluches, ses deux tapis, et tous les vêtements plusieurs fois (avant de les mettre au sale, puis avant de les laver, avant de les étendre sur le séchoir, et enfin avant de les plier) – dès que j'enlève un tee-shirt ou une paire de chaussettes, elle s'en empare, ouvre la fenêtre et les secoue. Elle agite tout ça dehors, avec une énergie appliquée, aussi naturellement que si elle jetait un papier froissé à la poubelle, elle ne se rend même plus compte que c'est bizarre (tous nos voisins dont les fenêtres donnent sur la cour parlent d'elle, c'est sûr, en secouant, eux, la tête). Elle doit se dire que tout s'imprègne d'une sorte de poussière dont il faut à tout prix se débarrasser."

© Éditions Grasset & Fasquelle, Philippe Jaenada