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La femme et l'ours

Quelques extraits

 

Éditions Grasset, 2011

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Revue de presse

 

Bix va recevoir le prix Alexandre Vialatte, des mains de Jacques Toubon, à la mairie du XIIIe arrondissement...

"Quand je suis entré dans la grande salle mirobolante de la mairie du XIIIe arrondissement, elle était déjà presque bondée. Dans une atmosphère dorée, entre les murs pompeusement décorés, les hautes fenêtres, sous le plafond ouvragé et les lustres étincelants, se pressaient une cohorte de petites mémés pomponnées et surchargées de bijoux, qui se nimbaient d’un léger nuage de poudre à chaque pas, des patrons ou des notables du quartier venus roucouler devant le maître des lieux, quelques curieux appâtés par les petits fours, cinq ou six journalistes de corvée et les membres du jury, regroupés dans un coin, qui m’ont accueilli chaleureusement. Au fond, une longue table nappée était couverte d’une quantité étourdissante de petites victuailles élégamment présentées et de bouteilles de champagne de grande marque. Il y avait là-dessus le budget annuel d’un village de Bretagne. Personne n’avait encore osé s’en approcher, mais on devinait bien, à la façon qu’ils avaient tous de se tenir et d’orienter la tête, que le plus infime des signaux de départ déclencherait une émeute, même lente et gloussante. Me balançant d’un pied sur l’autre avec mon sac matelot à la main, me caressant le nez, seul entre deux groupes ou discutant de la manière la plus naturelle possible avec un désoeuvré courtois, je flottais dans l’insolite : je me sentais la vedette du jour et, en même temps, je savais que personne n’en avait rien à cirer de moi.
Quand Jacques Toubon est arrivé, simple et majestueux, il m’a presque aussitôt entraîné vers l’estrade (après s’être discrètement renseigné auprès d’un secrétaire ou d’un adjoint : bon, c’est lequel, le type à qui je dois filer le chèque ?), il avait sans doute un emploi du temps minuté au petit poil. Me prenant par le bras comme si j’étais son fiancé, il m’a fait monter à côté de lui pendant que l’assemblée gourmande de belles paroles et de moments intenses se groupait devant nous, et après deux petites tapes de spécialiste sur le micro, s’est lancé dans un assez long discours sur l’importance de la littérature dans notre société qui perd ses repères et le souci permanent de la mairie du XIIIe arrondissement d’encourager les Arts et la liberté d’expression de chacun. Les mains dans le dos, en appui sur la jambe droite, je hochais la tête et souriais, mannequin d’approbation, tout éclairé d’étonnement et de reconnaissance, ambassadeur des artistes secourus par le monde politique, celui du XIIIe arrondissement en particulier. Je ne pouvais d’ailleurs pas faire grand-chose d’autre car j’étais posé dans le rayonnement de Jacques Toubon comme un portrait de Babar à un mètre de la Joconde, brave faire-valoir hochant la tête et souriant. (Il n’a pas prononcé mon nom une seule fois, n’ayant pas jugé utile d’essayer de le retenir au risque de se tromper, le cauchemar du diplomate : lorsque, après ses puissantes envolées sur la beauté et l’utilité du Livre en général, il a brièvement abordé mon cas (il a évoqué un roman « aussi distrayant que profond », ce qui était bien la preuve, s’il en fallait une, qu’il l’avait lu avec attention), il m’a désigné, à plusieurs reprises, par un affectueux « notre lauréat ».) Heureusement que je n’avais pas bossé toute la nuit sur un long discours mêlant la satisfaction du succès à l’humilité de l’artisan des mots, car quand il m’a tendu le micro à la fin de son oraison culturelle (vigoureusement applaudie), il ne faisait aucun doute que c’était à contrecoeur. Sa main s’est d’ailleurs arrêtée à mi-chemin entre lui et moi, comme un épagneul à qui l’on demande de rendre une balle et qui s’approche tête basse mais reste tout de même hors d’atteinte. Un gémissement télépathique s’élevant du public anxieux (« Oh non, pitié, on a soif... »), je n’ai pas pris le micro lointain et me suis contenté de faire un pas de coté, de tendre le cou pour m’en approcher (transformant ainsi Jacques Toubon en assistant à la prise de son) et de déclarer sobrement : « Ça me fait très plaisir, merci à tous. » J’ai été, il me semble, encore plus applaudi que l’ami des Arts. Je suis Bix Sabianiego le Concis, les gens m’aiment.
Il a fixé le micro sur son support, d’un geste lent qui présageait un moment magique imminent, puis s’est approché de moi avec le regard solennel et appuyé qu’avait le type qui a sacré Charlemagne, et a sorti une enveloppe immaculée de la poche intérieure de sa veste. Il me l’a tendue de la main gauche, je l’ai prise de la droite, mais il ne l’a pas lâchée. J’ai pensé un instant que nous allions interpréter une petite pantomime illustrant la lutte immémoriale pour l’argent, on ne sait jamais ce qui passe par la tête de nos dirigeants quand il s’agit d’éduquer les citoyens, mais non. Toujours sans lâcher l’enveloppe (j’avais affaire à un coriace), il m’a tendu l’autre main, manifestement pour que je la lui serre. Le problème, c’est que n’étant pas familier des poses pour la postérité, ayant donc commis la bourde de saisir l’enveloppe normalement, il ne me restait que la main gauche de libre. Même si je suis plutôt facétieux quand j’ai le coeur léger (ce qui n’était en l’occurrence pas exactement le cas), je ne pouvais quand même pas lui serrer la main comme on fait dans un bar quand arrive un pote de comptoir et qu’on tient un verre, par exemple – c’est la gauche, excuse-moi. Ni juste lui taper sur la paume – gimme five, Toubon. Je n’ai alors eu d’autre choix que de me livrer à une manoeuvre on ne peut plus ridicule : j’ai pris l’enveloppe de la main gauche en la lâchant simultanément de la droite (comme si je craignais qu’il me la pique). Puis, dès que nos deux mains droites enfin se sont unies, il a tourné la tête vers l’assistance, en professionnel parfaitement mécanisé, et les flashes de quelques photographes nous ont illuminés de gloire instantanée. (Je ne me faisais évidemment pas d’illusions, je savais qu’ils immortalisaient Jacques Toubon remettant de l’oseille à un inconnu, et non pas un écrivain méritant (c’est moi, je suis un écrivain méritant) recevant un chèque d’encouragement du maire. Ce n’était d’ailleurs pas plus mal, car sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, mon partenaire, sous le costume trompeur du spécialiste, n’était pas si doué que ça et aurait peut-être eu besoin d’un petit stage de perfectionnement en parades officielles : les bras ainsi croisés, nos mains gauches tenant l’enveloppe et nos mains droites s’emboîtant fermement, nous ressemblions à deux danseurs folkloriques ou à deux acrobates prêts à en accueillir un troisième qu’une bascule venait de projeter dans les airs. La photo serait ridicule.)
Pour varier les attitudes et offrir ainsi à la presse toute une gamme d’atmosphères, il a tourné la tête vers moi et a fait semblant de me parler en souriant. C’est du moins ce que j’ai cru dans un premier temps, avant de tendre l’oreille et de comprendre qu’il me parlait réellement. A voix très basse, avec un grand sourire de mécène admiratif, il m’a susurré : « Nous avons un petit souci de budget, ce n’est pas facile en ce moment, le chèque n’est pas de trois mille euros mais de deux mille, soyez gentil de ne pas en parler. »
Sur le coup, il ne m’est pas venu à l’esprit d’autre réaction qu’un hochement de tête compréhensif, discrètement accompagné d’un plissement d’yeux presque complice. A ma décharge, j’ai, de nature réservée, peu de goût pour le scandale. Et j’avais tellement envie de me sauver d’ici au plus vite que laisser tomber mille euros ne me paraissait pas un grand sacrifice. C’est donc sans mal que j’ai pu jouer, en tête à tête, le prince poète désintéressé, l’artiste peu attaché aux biens matériels et cependant pleinement conscient des difficultés financières que rencontre celui qui veut servir le peuple au mieux – même si au fond de moi, bien sûr, je grinçais rageusement en remarquant qu’il y avait sur les tables du buffet trois ou quatre chèques comme le mien en champagne de qualité et petits fours pour les mémés, ce n’est pas facile en ce moment mais on se débrouille pas mal. Pour me témoigner sa reconnaissance (chapeau, l’artiste, si tout le monde était comme toi...), il a accentué la pression de sa main sur la mienne. (Les jours suivants, les rares journaux qui consacreraient quelques lignes à la remise du prix Alexandre Vialatte préciseraient tous que la mairie du XIIIeme arrondissement m’avait remis un chèque de trois mille euros. Jacques Toubon, en les lisant, serait fier de son coup et satisfait de son benêt du jour.)"
 

***

Début de la légende de Jean de l’Ours.

"C’était une jolie jeune fille, la victime, à l’époque où le mal léché lui était tombé dessus. Elle ramassait du petit bois dans une forêt (celle d’Iraty, à ce qu’on dit), quand la bête enamourée avait surgi de derrière un arbre et se l’était emportée en roulant de gros yeux. Un quart d’heure plus tard, il la jetait sur le sol de la grotte et bouchait l’entrée avec une grosse pierre, que lui seul pouvait bouger. Mais soyons juste, sous ses airs et manières de brute, c’est le moins qu’on puisse dire, l’ours n’avait pas que des défauts. Attentionné comme un milord, quoique peu finaud dans l’estimation des besoins journaliers de la demoiselle, il lui rapportait chaque midi des cargaisons considérables de victuailles variées, des poissons, brebis volées, des litres de miel, des fruits par kilos : elle n’avait jamais eu autant à manger de toute sa vie (qui est donc assez mal faite, sans vouloir voir tout en noir). Il se montrait prévenant et gentil avec elle, et faisait même preuve d’une indéniable tendresse. Une tendresse sans doute un peu trop appuyée au goût de son infortunée conquête, car neuf mois (ou allez savoir combien, avec le sperme d’ours) après un élan passionné (elle, les genoux en sang sur le sol de la caverne, les épaules lacérées, la moitié des cheveux arrachés), un beau garçon était né. Elle l’avait appelé Jean. Jean de l’Ours, donc – même si, au vu des circonstances et du peu de prétendants alentour, ça ne risquait pas d’être Jean du Facteur ; et au vu de l’allure générale du marmot, sûrement pas Jean du Violoniste. Pour ce qui est du corps, il tenait de son père, avec tous les poils que cela suppose, mais pour le visage, preuve que la vie sait malgré tout faire des efforts, il était tombé sur sa mère.
Copieusement nourri de viande crue et de bons fruits, il grandissait vite et bien. D’autant que son père, bon ours, aimait combattre avec lui dans la grotte pour l’amuser : on le devine sans peine, c’est bénéfique au développement des muscles. Quand sa mère et lui étaient seuls, pendant que papa égorgeait des chevreuils ou secouait des arbres, elle lui racontait ce qui s’était passé, le coup du sort qui l’avait frappée (il n’y a pas pire), et lui décrivait tout ce qu’il y avait de beau dans le monde au-delà de la caverne, lui parlait des hommes et des femmes innombrables, et des innombrables enfants. A partir de l’âge de sept ans, quand il a pu commencer à analyser son destin, Jean n’a plus eu qu’un objectif : devenir un jour assez fort pour pouvoir déplacer la pierre.
Les joyeuses bagarres du dimanche après-midi avec son père ayant donné d’impressionnants résultats, il a fini par y arriver. La voie était libre, il a pris sa mère par la main et ils se sont enfuis en direction du village. Derrière eux, ils ont entendu résonner dans toute la forêt les cris de l’ours, qui rentrait de sa promenade matinale avec un mouton sous chaque bras, ils l’ont entendu les appeler d’une voix déchirante, ils l’ont même entendu pleurer, mais sans être méchant, c’est chacun pour sa peau. Ils l’ont laissé à son malheur, il s’en remettrait (les ours sont coriaces), et ont rejoint le monde des humains. "

© Éditions Grasset, 2011