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La grande à bouche molle :
Quelques extraits

Éditions Julliard, Hors Collection, 2001
J'ai Lu, n°6493, 2003.


 

 

"Il a avancé d'un pas, a levé le revolver en direction de mon nez et a posé le doigt sur la détente. C'est terminé, il va me faire un trou dans la tête. Je le fixais intensément, en essayant de le bombarder de prières et de menaces télépathiques ("Ne fais pas ça, Monsieur Propre, je t'en supplie, tu ne te le pardonneras jamais, ta vie va devenir un cauchemar, tu te diras qu'est-ce qui m'a pris, il est mort maintenant, et de toute façon fais gaffe, si tu me loupes je te saute dessus et je te coupe les mains et les oreilles, Monsieur Propre ou pas"), en vain. Il n'était pas réceptif du tout, il plissait les yeux pour viser ma tête. Je me serais défendu comme un beau diable, j'aurais tout tenté pour sauver ma peau, mais ce petit nerveux est plus fort que moi. Tout s'arrête là, tout va se réduire à rien dans deux secondes. Maman, papa, ma petite soeur avec qui petit j'ai mangé des spaghettis yougoslaves sur une terrasse à Umag, la culotte bleue de ma première amoureuse, Nadège, les sandwiches à Auteuil, le jour où j'ai crié mon nom dans la montagne, le cou d'Anne-Catherine, Anne-Catherine, qu'est-ce qui m'arrive ?
– Salut mon gros, il a dit, embrasse le bon Dieu de ma part.
– Garde ça pour samedi.
C'est sorti tout seul. Je ne pensais pas le dire, mais je l'ai dit. Garde ça pour samedi. Comme si quelqu'un avait parlé à ma place, le fantôme que j'allais devenir, ou au contraire l'homme que je n'étais déjà plus depuis que Monsieur Propre avait posé le doigt sur la détente. Je me suis entendu parler juste avant de mourir.
C'était la première fois qu'il entendait ma voix. Il m'a semblé le voir rapetisser d'une dizaine de centimètres.
– Hein ? Qu'est-ce qu'il y a ?
– Garde ce que tu viens de dire pour samedi, c'est le jour où on sort les poubelles.
J'avais lu ça dans un vieux polar, je ne sais plus lequel (je l'avais retenu pour le répéter à l'occasion, histoire d'épater la galerie, et ça venait de ressurgir par appel d'air, automatiquement, dans une circonstance idéale – pour une occasion, c'en était une, et la dernière). A deux mètres de la mort, et vulnérable comme je suis, je n'ai pas à avoir honte de me faire aider. Il avait les yeux bouche bée.
– Ça va pas, non ? Tu sais pas à qui tu p... parles !
Je venais de refouler Monsieur Propre dans son enveloppe de petit nerveux complexé qui n'aura jamais sa place parmi les grands, mes semblables. Il faut dire qu'un type qui reste impassible et muet pendant cinq minutes sous la menace d'une arme et s'amuse à prononcer ce genre de phrase juste avant d'y passer, ça doit être impressionnant. Mais pas longtemps.
– Tu vois pas que je vais te descendre ?
– Non...
Revenu en vie, je cédais de nouveau à la peur de mourir. Il fallait que je continue mon numéro, que je l'empêche de se ressaisir. Malheureusement, des répliques de ce calibre, je n'en avais plus en réserve. Ou peut-être que si, mais j'étais toujours incapable de la moindre initiative. Même mentale. Qui allait m'aider, maintenant ?
– Arrête de faire le malin. Tu pisses dans ton froc, c... c... connard.
Tiens... Après tout, qu'est-ce que je risque ?
– Non, je ne pisse pas dans mon froc.
– Tu parles.
C'est la réaction la plus débile que j'aie jamais eue de ma vie, mais face à la mort, l'intelligence et la pudeur sont bien peu de chose. J'ai dégrafé ma ceinture, j'ai baissé mon pantalon sur mes chevilles, puis mon caleçon. Je me suis redressé et je me suis remis à le dévisager comme si de rien n'était. Il ne pouvait plus me tuer.
– Tu vois, pas une goutte.
– Non mais t'es b... b... barjot ? Remonte ton p... ton pppanpan... Merde ! Remonte ton froc, putain !
Dans tes rêves, Monsieur Propre. On ne peut pas tirer sur un type qui a le pantalon sur les chevilles. Je viens de découvrir ça, et ça m'arrange. On aurait peut-être l'impression de le tuer parce qu'on ne supporte pas de voir sa bite, ou quelque chose comme ça. Ce serait la honte. Il perdait tous ses moyens, il ne braquait même plus son flingue sur moi, il ne savait plus ce qu'il faisait là, il explosait. (Ma bite est plus forte que son revolver, je suis assez fier.)
Mais le plus dur reste à faire.
– Avant de mourir, je voudrais savoir : pourquoi tes chefs ont besoin d'une femme ?
– Mais qu'est-ce que ça p... p... peut te f... foutre ? Eh merde, tiens, je vais te b... buter comme ça ! Tu crois que je sens pas le piège ?
– Si, avec les narines que t'as...
– Putain, enculé !
Il m'a bondi dessus comme un petit singe. Inconsciemment, il a dû imaginer qu'un homme ne peut pas vraiment se défendre sans pantalon, "les couilles à l'air." Il a juste voulu me donner une correction de principe avant de me tuer, pour que je ne m'en sorte pas comme ça.
Une boule de nerfs bleu marine m'a percuté le foie et m'a envoyé au sol – les chevilles entravées, je suis tombé comme une quille dans la boue. Rouge de rage, un gamin qui pique une crise, il s'est jeté sur moi en serrant les dents, m'a écrasé les faiblesses avec son genou, s'est installé en force à califourchon et a tenté de m'étrangler à deux mains. Avec son revolver, qu'il n'avait pas voulu lâcher, il avait du mal. Il grognait furieusement, bavait, déchaîné, ses yeux de singe fou dans les miens, ses deux narines béantes à quelques centimètres de mon visage. Il fallait que je le neutralise. Avant que j'aie pu me souvenir de l'endroit où se trouvaient mes bras, il a changé d'idée et s'est mis à me frapper en pleine tête avec la main qui tenait le flingue, l'autre toujours agrippée à mon cou. N'ayant encore jamais combattu contre qui que ce soit, je ne parvenais pas à le frapper ni à le repousser. Je me débattais avec autant de puissance et d'efficacité qu'une purée. En me fiant à mon instinct, je suis tout de même arrivé à lui saisir les cheveux d'une main et une oreille de l'autre avant qu'il ne me défonce tous les os de la tête, et j'ai tiré de toutes mes forces comme une petite dame qui pète soudain les plombs parce qu'on l'a poussée à bout. Il grondait – "Enculé ! Enculé !" –, ses coups de massue sur mon visage redoublaient de violence (je n'ai pas dû faire ce qu'il fallait), et au moment où j'allais lui arracher l'oreille, il s'est secoué en tous sens, un vrai démon, et a réussi à se dégager de mon emprise, je ne sais comment.
Il s'est pétrifié un court instant, réalisant peut-être qu'il m'avait déjà suffisamment amoché et qu'il était temps de passer à l'étape suivante (ou réalisant soudain qu'il était assis sur ma bite nue), et j'ai profité de cette demi-seconde de pause pour attraper la main qui tenait le revolver. Clac ! Injectant dans mes dix doigts toute l'énergie que mon corps avait emmagasinée en trente-cinq ans de repos, j'ai détourné le canon de mon nez centimètre par centimètre, à la manière des forts, puis j'ai poussé comme un colosse de foire, en me voyant tout en muscles dans ma tête, tout en muscles et luisant, j'ai poussé, le crâne rasé, poussé, poussé, des tatouages partout, et j'ai pu le déséquilibrer légèrement. A qui le tour ? Affolé, il a tenté de donner un coup de reins pour se rétablir, non, je tenais son poignet à deux mains, il s'est de nouveau secoué en tous sens, un vrai démon, non, non, le flingue entre nous, il a émis un grognement d'ours en me plantant un regard hystérique dans les yeux et s'est tiré dans la gorge.
Je venais de tuer Monsieur Propre."

***

"Pourtant j'ai le sentiment, disons instinctif, de ne pas être venu ici pour rien. Au bout du chemin, il devrait se passer quelque chose. Quand j'ai suivi Gérard Depardieu, tiens... C'était l'une de mes premières aventures de détective (à titre privé, si on peut dire), j'avais 19 ou 20 ans, j'étais descendu au festival de Cannes. Je n'avais quasiment pas d'argent, 4 ou 500 francs pour douze jours, je dormais dans ma R5 sur les hauteurs de la ville, je me lavais dans les toilettes des bars de la Croisette, je mendiais des invitations aux projections devant le Palais (ça marchait bien, je n'ai pas manqué un film) et, comme tous les ratés, j'essayais de m'incruster partout – pour manger et picoler un peu, évidemment, mais surtout, je crois, pour le plaisir de résoudre le problème du rempart, de franchir les barrages et d'entrer où je n'avais pas le droit d'entrer, pour le plaisir de "réussir." Un soir, en passant par le sous-sol du Palais, où n'importe qui avait assez facilement accès, je suis arrivé à me faufiler comme une ombre dans un ascenseur et à accéder aux coulisses de la grande salle. Ce jour-là, les organisateurs avaient prévu un hommage à François Truffaut, si ma mémoire est bonne. Me retrouver dans l'arrière-boutique était déjà un triomphe (rien ne t'arrête, Jaenada, tu te glisses partout, même dans les plus petits trous, et personne ne peut t'en empêcher, on dirait que tu es enduit d'huile), mais malgré le succès j'ai su rester humble car l'endroit était désert et ne présentait aucun intérêt : un long couloir de béton, avec des portes en métal gris sur le côté droit. Fermées à clé. C'était moche et déprimant, je n'avais rien à faire là, j'aurais tout aussi bien pu aller visiter une cave de commissariat de police. Ou alors je m'étais trompé en dessinant mentalement le plan du Palais avant de m'engouffrer dans l'ascenseur (car je préparais toujours soigneusement mes expéditions, comme un cerveau, je ne partais jamais à la légère (sinon c'est le fiasco), je consultais ma montre avant de lancer l'opération et je disais : "J'ai 19h27"), j'avais dû mal situer les coulisses dans le schéma d'ensemble, dommage. Parce que je regrette mais ce n'est pas comme ça, les coulisses. Dans les coulisses, on voit des éléments de décor entassés partout, des faux palmiers et des statues grecques en carton pâte, et d'autre part il y a toujours du monde, une petite foule qui s'agite, des techniciens mal habillés qui courent partout, des gens en costumes d'époque, des filles aux seins nus, avec des plumes de-ci de-là, qui passent devant vous comme si elles ne vous voyaient pas, des nains à tête effrayante déguisés en dompteurs – même pour un hommage à Truffaut, j'imagine. Surtout pour un hommage à Truffaut. Mais là, rien, un long couloir gris et vide. Pas une fille, pas un nain. Ah c'est plus ce que c'était, tu parles d'un festival. J'ai risqué gros, moi, pour en arriver là. Et qu'est-ce que je récolte ? Des nèfles – et encore, ce serait toujours ça. Maintenant, pour ressortir, ça va être le parcours de l'ancien combattant. Misère. Mais tout d'un coup, qu'est-ce que je vois ? Une porte métallique s'ouvre à deux mètres devant moi, comme par enchantement, et qui je vois apparaître ? Gérard Depardieu. Seigneur, qu'est-ce qu'il fait là, celui-là ? Dans une cave de commissariat ? Dans ce lieu sordide ? Tout seul, Gérard Depardieu, immense et gros. Et moi, qu'est-ce que je fais là, tout à coup ? Il me jette un coup d'œil furtif, et voilà, catastrophe, je me retrouve dans un long couloir vide avec Gérard Depardieu. Je suis foutu, je ne peux me cacher nulle part, et de toute façon ce serait idiot, il m'a bien vu, il est à deux mètres de moi, j'aurais l'air suspect à courir comme un dératé pour me cacher derrière un pylône. Mais il ne me prête aucune attention, referme la porte derrière lui et s'engage d'un bon pas dans le couloir. Il doit penser que je suis un technicien mal habillé (ou un nain à tête effrayante). Je ne sais pas ce qui m'a pris à ce moment-là, je l'ai suivi. Je n'ai pas réfléchi un quart de seconde. Ce n'est pas que je sois limité en réflexion, au contraire, mais il me semblait que si j'avais réussi à venir jusque-là, ce n'était pas pour rien, que ce que je pouvais espérer de mieux était de tomber sur Gérard Depardieu seul dans un couloir, et que donc il n'y avait pas à hésiter un quart de seconde – un lâche aurait fait demi-tour, mais je suis d'une autre trempe : je suis un furieux, un fanatique de l'action, un teigneux qui ne lâche jamais prise. Un blouson noir. Tandis qu'il avançait devant moi de son grand pas babylonien, et que j'avançais derrière lui de mon petit pas ahuri, je m'interrogeais quand même. Où partions-nous, comme ça ? Et s'il va aux toilettes, je vais entrer derrière lui et attendre qu'il ait fini de pisser ? Et s'il va voir quelqu'un pour discuter avec lui, je vais me poster à côté d'eux, bien droit, les mains dans le dos, pour ne pas perdre une miette de leur conversation ? Mais bien sûr, pendant que je me posais ces questions élémentaires, je lui emboîtais toujours le pas (on ne réfléchit jamais aussi bien que lorsqu'on marche), et au moment où j'allais enfin aboutir à une réponse ("Ça ne peut mener à rien de bon, c'est certain"), il a tourné à gauche et s'est dirigé vers une grande porte, haute et large avec une barre au milieu sur laquelle on doit appuyer pour ouvrir, devant laquelle un corpulent vigile montait la garde. Évidemment, il a fallu que j'arrête de méditer, chaque chose en son temps, je devais réagir du tac au tac, dans l'urgence. Je me suis rendu compte que j'accélérais insensiblement, pour me porter presque à la hauteur de Gérard Depardieu. Une seule chose comptait maintenant pour moi : ne pas me faire refouler par le corpulent vigile. Après tous ces efforts, ce serait le comble. La possibilité de m'arrêter là et de repartir d'où je viens n'existe plus. Je suis à présent à moins de cinquante centimètres de l'acteur, qui ne se préoccupe pas plus de moi que d'une mouche et s'approche de la porte. Je me décale légèrement, pour donner l'impression que je marche à côté de lui (de face, l'effet d'optique peut agir en ma faveur – on pense simplement que je suis de petite taille). Quand nous arrivons à trois mètres de lui, le vigile automatique ouvre la porte et nous entrons comme un courant d'air auréolé de gloire. Je suis passé. Tout comme moi, le cerbère n'a eu que très peu de temps pour réfléchir – et l'intuition, ce n'est pas notre truc. Avec les grands acteurs, il faut toujours prendre garde à ne pas faire de boulette, car ça ne pardonne pas. Or, comment cet employé – sûrement modèle, puisqu'il était chargé de surveiller LA porte – aurait-il pu imaginer un seul instant qu'un type qui marche tranquillement à côté de Gérard Depardieu dans un couloir désert, sans lui adresser la parole, est un importun ? Les importuns sont bien moins audacieux, ou bien plus bavards et agaçants, et se font balayer tout de suite. Il a dû balancer une seconde, s'est dit que Depardieu ne laisserait jamais un parasite marcher à côté de lui ici sans essayer de s'en débarrasser, il a compris que s'il m'interceptait il passerait pour un vigile sans cervelle, et allez-y messieurs. Il a refermé derrière nous. Nous nous trouvions désormais dans une pièce très vaste, très haute de plafond et plongée dans la pénombre. Malheur. Ça m'apprendra. On entendait de la musique, forte. Toujours sans se soucier de son parasite, Depardieu s'est dirigé vers un coin de la salle, où je distinguais quelques silhouettes sombres, six ou sept – et moi, brave mule tenace, j'ai continué à le suivre. Qu'on ne vienne pas me dire que je suis intelligent. Tout de même, j'ai consenti à m'arrêter quand j'ai reconnu Catherine Deneuve. Catherine Deneuve ? Mince alors. Et... Pan, celui-là c'est Jean-Claude Brialy. Et Brigitte Fossey, là ! C'est la fin des haricots. Où suis-je ? Il y avait encore deux autres acteurs célèbres, mais depuis le temps, j'ai oublié lesquels (la mémoire brouille toujours les instants qui ont précédé un accident) – Jean-Pierre Léaud, sans doute, mais il est si discret. En tout cas, je me retrouvais seul avec six stars dans une grande pièce obscure. Il n'y avait absolument personne d'autre. Depardieu et ses amis étaient regroupés dans un coin, et moi seul au centre, incroyablement visible – je ne pouvais quand même pas reculer en fredonnant, à la manière du type qui se balade, et aller me terrer dans un autre coin comme un misérable. Mais qu'est-ce qui se passait, ici ? Les stars se réunissent plutôt dans des endroits chics et bien éclairés, ou peut-être avec des lumières tamisées, des endroits où elles peuvent boire et grignoter des trucs, ou discuter avec leurs admirateurs. Pas dans dans un garage vide sans éclairage. Dans quoi je suis tombé ? Si ça se trouve, c'est une réunion clandestine. Non, c'est idiot, ils auraient fait ça ailleurs, dans une loge ou dans un grand placard. Et je ne pense pas que les stars se réunissent clandestinement. Bon mais alors ? Ils vont participer à l'hommage à Truffaut, bon. Mais alors ? Il n'y a pas un assistant, pas une maquilleuse ? Et pourquoi il fait si noir ? Ils semblent très à l'aise, pourtant. Deneuve, Depardieu, Brialy, décontractés. Ils discutent, ils rigolent, et vas-y que je te tapote l'épaule. Malgré la musique, forte, je les entends très bien. Car je suis tout près. Ils parlent d'Isabelle Adjani. Ils disent qu'elle a un peu perdu la boule, qu'elle ne veut plus voir personne, qu'elle reste enfermée chez elle toute la journée. Non, non, non. Je ne suis pas censé écouter ça. "Il n'aurait jamais dû pénétrer dans cette pièce..." Pour l'instant, de façon surprenante, on dirait qu'ils ne font pas attention à moi. Si seulement ça pouvait durer. Surtout, il faut que j'aie l'air de rien. Mais ce n'est pas évident, debout tout seul au milieu de cette salle, à quatre mètres d'eux, avec mes bras qui pendent. Isabelle Adjani est vraiment sur la mauvaise pente. Tiens, ce que je vais faire, moi, c'est regarder un mur. Celui-là, voilà. Il n'y a rien dessus, mais je vais faire semblant de le regarder, ça éloignera les soupçons. Et je croise les bras, car il est clair que j'attends quelque chose, sinon je ne serais pas là. Je suis impatient, ça se voit. Normal, c'est pas facile d'attendre quelque chose quand on est seul dans une pièce close avec six acteurs célèbres. On se sent diminué. Depardieu tourne la tête vers moi, je le devine sur le côté. L'heure approche où il va falloir que j'explique ma présence. C'est pas gagné. Soudain, une voix tombée de nulle part déclare avec autorité : "On y va !" Ça y est, ouf, on s'en va. Je l'embrasserais, cette voix. Mais en fait non, pas du tout. Aussi incroyable que ça puisse paraître, les six acteurs célèbres s'alignent comme si un général allait les passer en revue, face à la grande tenture qui recouvre l'un des murs. Brialy à une extrémité de la rangée, Depardieu à l'autre, à côté de moi. Mais qu'est-ce qui leur prend, nom d'un chien ? Ils sont devenus fous, c'était à prévoir. Et d'où sort cette grande tenture ? Il fait très sombre, mais pourquoi je n'ai pas fait gaffe à cette grande tenture ? Et ce brouhaha ? D'où sort ce brouhaha ? Il était là, tout à l'heure, ce brouhaha ?
– T'es qui, toi ?
Je vous salue Marie pleine de grâce, Depardieu me parle. Il m'a interrogé très gentiment, mais Depardieu me parle. En me posant la main sur l'épaule, si je ne rêve pas. Je tourne la tête vers lui comme si j'avais une minerve. Il me sourit. Et Jésus le fruit de vos entrailles est béni.
– Je suis... Je m'appelle Philippe. Mais enfin, je suis personne de particulier.
– Eh ben dis donc, tu manques pas de cran.
Non, c'est vrai, je manque pas de cran, mais parfois, malgré tout, j'ai une petite défaillance. Je lui souris de manière très crispée, et la grande tenture commence à se lever. Il n'y a pas de mur derrière, il ne faut pas chercher plus loin. La grande tenture est ce que les spécialistes appellent un rideau, dans leur jargon. Une salle entière est en train de regarder mes pieds, alignés à côté de douze pieds de stars. En ce moment même, ô ivresse du succès, ô aboutissement d'un long parcours, des milliers de personnes prennent mes pieds pour des pieds de star. Mais je n'ai pas le temps de me réjouir, car ce qui est marquant dans le lever de rideau, c'est le côté inexorable. Dans trois secondes, je vais apparaître sur scène pour rendre hommage à François Truffaut. Ou bien je peux me sauver à toute allure, mais les spectateurs verront des jambes de star qui tout à coup vont se mettre à courir, ce qui la fout mal. Et Depardieu, qu'est-ce qu'il va penser de moi ? Enfin, pour une fois, la décision n'est pas difficile à prendre. Je me rue vers la sortie. Je pourrais toujours dire que, pendant un instant, j'ai eu des pieds de star, ce qui ne vaut pas un corps de star entier mais n'est quand même pas donné à tout le monde (loin de là). J'ouvre la porte en catastrophe et me sauve à toute berzingue dans le couloir, sous les yeux probablement exorbités du corpulent vigile, pendant que le public applaudit bruyamment les six stars restées sur scène. En courant vers l'ascenseur, je me demande si j'ai bien fait de suivre Gérard Depardieu. Je ne sais pas."

***

© Éditions Julliard, 1997