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La petite femelle

(les premières lignes)

Éditions Julliard, 2015

 

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    Je suis comme les bébés, quand la nuit tombe, j'ai besoin d'un whisky. Eux, les pauvres, ne peuvent que pleurer, hurler, gémir pour les plus coriaces, passer seuls ce moment bancal, triste et inquiétant de la fin du jour – on m'en parlait, je n'y croyais pas jusqu'à ce que je le constate sur mon fils, lors de ses premiers mois sur terre : dès qu'on commence à respirer, on a sombrement, profondément conscience d'un malheur vers dix-sept heures en hiver, plus tard en été, la sensation de perdre quelque chose. Ensuite, avec l'âge et l'entraînement, on se débrouille, certains passent des coups de fil ou regardent n'importe quoi à la télé, d'autres se mettent à courir autour du pâté de maisons en tenue de sport, ma femme joue de la trompette, les plus fatalistes ou les plus faibles boivent quelques verres. De whisky, donc, pour moi. Ça m'aide, m'éloigne, estompe le changement de lumière, mais à cinquante ans, vingt ans, comme à six mois, même enfoui, le malaise persiste. Surtout, ces temps-ci, quand je pense à Pauline Dubuisson.
   La hyène, la salope. Une misérable petite putain. Une fille sans âme, une garce, un monstre. Une meurtrière qui a tué plus qu’un homme, qui a tué la pureté. Mauvaise, féroce, perverse, diabolique, insensible, amorale, tous ces mots lui ont été appliqués, plutôt jetés dessus, dans la presse et probablement dans les rues, partout en France. Madeleine Jacob, chroniqueuse judiciaire sans pincettes ni scrupules, a écrit dans Libération (le journal qui a été créé dans la clandestinité en 1941 et a couvert l'après-guerre jusqu'en 1964, pas celui de Sartre et July) : Orgueilleuse, obstinée, sensuelle, égoïste, méchante et comédienne. Tout cela se lit au premier regard sur le visage pâle, émacié, de Pauline Dubuisson. C'est bien, de se contenter du première regard, Madeleine, ça évite de perdre du temps avec les traînées dans son genre. Dix ans après, ce lexique et le premier regard lui suffisaient encore. Dans un livre relatant quelques « grandes affaires » qu'elle avait suivies de son œil de spécialiste, le chapitre consacré à Pauline Dubuisson comportait à peu près les mêmes mots – la liste saoule : glacée, lointaine, hautaine, méprisante, ingrate, cruelle, cynique, d'un orgueil maladif. Il y a en elle comme un besoin, peut-être inconscient, de s'affranchir de sa condition de fille. (Quoi ? Quel culot.) Et même quarante ans plus tard, loin de la haine épidermique du début des années cinquante, avec le recul qui devrait calmer, laisser affleurer la lucidité, Jean Cau, qui avait pourtant écrit de belles pages six ans plus tôt sur Bruno Sulak, faisait part de ses états d'âme d'homme sensible dans Paris-Match, le 15 août 1991 : Même en évoquant les crimes les plus affreux, on a envie d'y comprendre quelque chose, d'être tant bien que mal un peu avocat de la défense, de glisser un brin de pitié ici ou là (tant de bonté émeut). Avec Pauline, avec cette dure garce, ça ne marche pas. J'ai beau me tâter le cœur, il reste froid. Il se l’est sans doute tâté encore un peu en vain, jusqu’à sa mort, deux ans après ces lignes.
    Il n'y a pas que les injures et la brutalité des jugements portés sur elle. Il y a les mensonges. Dans les articles qu'ils ont écrits au sujet de Pauline Dubuisson, je crois que Madeleine Jacob et Jean Cau ont menti – et il ne s’agit ni de mensonges par omission, ni d'approximations psychologiques, ni d'interprétations tordues, mais de véritables mensonges, bien purs, comme dire que la voisine a une moto rouge alors qu'elle a un vélo vert. Et pas seulement eux, presque toute la presse de l'époque, les petites mains du fait divers et les habitués du tribunal, les deux romanciers qui se sont penchés sur elle. Mais peut-être qu'ils ne savaient pas. Les journalistes qui se contentent de relayer les informations transmises par la police, de faire écho à la rumeur publique ou de recopier les propos de leurs confrères sont des tocards (et je sais de quoi je parle, j'en suis un), mais pas tous des menteurs – certains si, dont le seul objectif est d'exciter la foule, de lui lancer de la chair à mordre. Plus grave puisqu'à la source, je crois que les inspecteurs qui ont enquêté sur l'affaire ont menti également – n'exagérons pas (mes potes flics du bistrot d'en bas, Pupuce en tête, ne me le pardonneraient pas), disons plutôt qu'ils ont orienté les témoignages, écarté ce qui les gênait, déformé les faits. Pire, je crois que les avocats et les magistrats qui l'ont jugée, massacrée, ont menti. Les défenseurs de la Loi, les chevaliers intègres de la Justice, je crois qu'ils ont menti sciemment, en toute connaissance de cause puisqu'ils ont lu le dossier (espérons) : ils ont triché dans l'enceinte du plus grand tribunal de France, pour écraser une jeune femme de vingt-six ans comme une punaise.
    Dans l'arène du Palais de Justice de Paris, Pauline Dubuisson a combattu toute seule, en éclaireuse, face à une génération entière, celle d'avant-guerre, face même à des centaines d'années de vertu hypocrite (de mes fesses) et de domination masculine, face à une société qui ne voulait pas d'elle, qui ne voulait pas des filles comme elle – que le ciel l'en préserve. Elle n'était que ça, une fille, autant dire pour eux presque rien, mais elle les a regardés droit dans les yeux, les vieux maîtres, vaillamment, irrévérencieuse, elle n'a jamais baissé la tête, ne s'est jamais tordu les doigts en sanglotant de honte, comme doit le faire une femme, elle n'a pas poussé de cris hystériques ni jamais ne les a suppliés de lui pardonner, et cette résistance frontale, cette insolence les a rendus fous. De rage. Ils l’ont vaincue, évidemment, ils l'ont détruite.



© Éditions Julliard, 2015