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Néfertiti dans un champ
de canne à sucre
:
quelques extraits

Éditions Julliard, 1999
Presses Pocket n°10978,
Nouvelles voix, 2000.


 

 

 

"Le lendemain après-midi, par chance, je la croise rue de la Jonquière. Elle porte une grande robe de bal en satin rouge vif, une robe immense et somptueuse que n'auraient peut-être pas osé porter les belles dames du siècle dernier, et des escarpins noirs à talons aiguilles. Ses cheveux sont défaits, avec un papillon rouge et vert étincelant quelque part dedans. Hormis le costume (et le décor), elle ressemble à Néfertiti dans un champ de canne à sucre. Si elle n'était pas si singulière, si impressionnante, les gens lui jetteraient des pierres en ricanant ou se débrouilleraient pour l'empêcher d'évoluer dans ce monde avec sa grande robe. Elle se dirige vers le tabac, sur le trottoir opposé au mien, et je ne sais pas comment l'arrêter – de l'autre côté de la rue, je me vois mal crier : "Alors en fin de compte, ce livre que vous lisiez hier et qui était drôle, ça parle de quoi ?" Je la regarde passer très intensément, en la bombardant de désir télépathique, mais je dois me planter dans la procédure de transmission des ondes car elle garde les yeux fixés droit devant elle, les yeux dans le vide surpeuplé de la rue. A quoi pense-t-elle ? Est-elle amoureuse ? A-t-elle des problèmes d'argent ? Vient-elle de recevoir un coup de téléphone de son père ? Elle marche très rapidement, à grandes enjambées malgré ses talons hauts (sur la Septième Avenue à New York, quand je la rattraperai hors d'haleine, furieux, et lui demanderai si elle a un train à prendre pour foncer aussi bêtement sans raison, elle me répondra : "Je marche vite car si je marche lentement, je perds l'équilibre.") Elle bouscule un couple de vieillards qui la ralentit et passe en trombe entre eux comme une boule de bowling entre deux quilles – c'est curieux, je ne connaissais jusqu'à présent qu'un trait de son caractère : une extrême politesse. Il faudra examiner ça de plus près. Pour l'instant, elle file. Néfertiti se tient très droite, arquée même et ondule des hanches, souple et flottante au milieu du corps, comme si sa tête et ses pieds étaient attachés quelque part, en l'air et sur terre, et que seules ses fesses pouvaient se balancer librement de droite à gauche. Elle met littéralement un pied devant l'autre – elle marche comme une acrobate sur un fil de fer, mais bien plus vite —, passe sans un regard devant le tabac du coin de la rue et s'éloigne vers je ne sais où. A quoi pense-t-elle, hypnotique, avec ces yeux fixes ?"

***

"Je ne sais pas comment il faut agir lorsqu'on est amoureux. Attendez. (Je n'ose même pas songer à ce qu'il faudra faire ensuite, quand nous formerons ce COUPLE dont je rêve depuis tant d'années (que dire pendant qu'on dîne à deux dans la cuisine ? ("Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui, à peu près pareil qu'hier ?", "Figure-toi qu'on a reçu la facture d'EDF, c'est le même prix que d'habitude, grosso modo", "Il est bon, ce melon, tu sais vraiment bien les choisir", "Tu ne dis pas grand-chose, ça va ?") Comment réagir si un soir elle a envie de se coucher plus tôt que moi ? (regarder la télé ?) Comment trouver des trucs originaux pour continuer à baiser de manière enivrante et spectaculaire au-delà d'un mois ? (trente jours, à raison de deux fois par jour, ça fait soixante fois, il y a tout de même de quoi se lasser (déjà après cinq ou six, j'ai du mal à garder mon enthousiasme initial...) – alors cent fois, huit cents fois, trois mille fois ? Non, au secours, je n'arriverai jamais à l'intéresser trois mille fois !) Comment ne pas se cogner quand on veut passer en sens inverse par une même porte de l'appartement ? Où se mettre quand elle passe l'aspirateur ? A quel moment passer l'aspirateur pour ne pas trop la déranger ? Et surtout, que faire pendant qu'elle lit dans le salon ? (Marcher de long en large dans la pièce, l'air pensif ? Prendre un bain qui dure jusqu'à ce qu'elle ait terminé, en poussant de petits soupirs d'aise à l'occasion pour bien lui montrer que si je suis là ce n'est pas pour m'occuper coûte que coûte le temps de sa lecture mais bien parce que c'est l'un de mes hobbies, le bain ? Aller dans la chambre et faire semblant d'avoir quelque chose de très prenant à y faire ? (faudra-t-il que j'apprenne à construire des maquettes de bateaux ?))), je ferais bien de ne pas songer à tout ça, mais pour l'instant je ne sais même pas comment m'y prendre pour le former, ce COUPLE dont je rêve depuis tant d'années – et ça, je ferais bien d'y songer comme un bolide parce que je viens de dire "Attendez..." et qu'elle me regarde, comme j'aurais dû le prévoir, mais maintenant d'un oeil bizarre (je dois avoir l'air très concentré, voire crispé (je panique))). Quand on voit dans un bar une jolie fille – qui par exemple a des fesses remarquables – et qu'on veut la niquer avant le lever du soleil, je sais ce qu'il faut faire. Quand dans un bar on voit une fille très sympathique en apparence et qu'on aimerait la connaître davantage (et pourquoi pas la niquer avant le lever du soleil), je sais aussi ce qu'il faut faire. C'est facile, c'est à la portée de tout le monde (d'ailleurs tout le monde le fait, sans se casser la tête à chercher une méthode plus noble ou plus artistique qui ne ferait que compliquer inutilement les choses et retarder la manœuvre – or le soleil se lève tôt) : pour la dompter et la posséder rapidement, il suffit de considérer la femme comme une bête. Je ne suis pas misogyne, c'est simplement une astuce pratique – dès qu'on l'a niquée, on peut de nouveau considérer la femme comme un être humain. Et de toute façon, c'est également valable en sexe inversé : les femmes peuvent employer la même technique si elles veulent, ça ne dérangera pas grand-monde."

***

"Je fais de mon mieux pour lui rendre son sourire décontracté. Elle s'allonge sur le lit, ne rabat pas la couette sur elle, et tourne vers moi un regard qui n'a rien d'énigmatique. Il s'agit maintenant de la rejoindre. De toute évidence, nous allons coucher ensemble pour la première fois. Je suis anxieux. Mais mon oncle connaît la vie :
"En règle générale, il convient de respecter quelques principes élémentaires lors d'un premier accouplement entre deux personnes. Une légende veut que cela ne se passe jamais très bien. Elle n'est pas réellement fondée, mais l'homme devra cependant s'en souvenir quand viendra le moment du bilan, et en faire part à la femme d'un air dégagé si l'affaire ne s'est pas déroulée de manière satisfaisante — non pas pour la réconforter, bien entendu (car il serait mufle et honteusement maladroit de sous-entendre qu'elle n'a pas fourni une prestation correcte), mais pour se disculper si lui-même n'a pas su se montrer suffisamment efficace. C'est une soupape rassurante, mais en observant les règles suivantes, fort simples, on n'en arrivera pas là.
L'homme ne connaît pas la femme. Or on sait qu'aucune ne se comporte comme une autre. Ou presque. L'une appréciera la douceur et le romantisme voluptueux, l'autre la violence et la vulgarité lubrique. C'est comme ça.
Sur un hippodrome ou dans un casino, il est amusant de prendre des risques : on ne peut y perdre que de l'argent. Dans un lit avec une inconnue, c'est tentant, mais (une femme pouvant toujours servir, on ne le dira jamais assez) on joue plus gros. S'il fait exactement l'inverse de ce qu'elle aime, elle bondira hors du lit (l'impulsive) ou, dans le meilleur des cas, elle se raidira – ce qui nuira grandement au plaisir du parieur malchanceux —, attendra que ça passe et se jurera d'aller voir ailleurs au plus vite (la fataliste). C'est pourquoi il est nécessaire de se montrer diplomate et fin stratège, d'adopter la méthode de l'homme politique ou du producteur d'émission en prime time en se figurant, dans un premier temps du moins, que l'on fait l'amour à une sorte de femme moyenne, la ménagère ou plutôt la partenaire de moins de cinquante ans (ou de moins de quarante ans, voire la ménagère de moins de trente ans pour les puristes), et de faire par conséquent son possible pour plaire au plus grand nombre. Certes, l'homme s'expose ainsi à certaines critiques ("Trop tiède", "Ordinaire", "Pas assez audacieux") mais il pourra toujours se régler en cours d'exercice – c'est d'ailleurs tout l'art du technicien.
Dans un premier temps, l'homme doit se déshabiller. Par la suite, il découvrira peut-être que la femme ne refuse pas, à l'occasion, de se faire grimper dessus à la hussarde pour se donner des émotions, mais si, lors de leur première entrevue, il se contente de baisser son pantalon à mi-cuisses pour se soulager sans perte de temps inutile, elle peut mal le prendre. Lorsqu'il est nu (il est bon que la femme se soit elle-même chargée de lui ôter ses vêtements (il suffit pour cela de s'allonger habillé et de l'embrasser en lui touchant les seins : sa main descendra vers la ceinture et la braguette par automatisme), afin qu'il n'ait pas l'air, en se dévêtant lui-même devant elle, de l'ouvrier qui retrousse ses manches avant l'boulot), lorsqu'il est nu il ne doit en aucun cas avoir honte de son corps. L'être humain (et notamment la femme qu'on a réussi à guider jusqu'à son lit en deux temps, trois mouvements et quatre mots bien choisis à la sortie d'un restaurant) est influençable par nature. Si elle constate qu'il se cache, se tortille et joue de la couette comme une jeune Normande du siècle dernier le soir de ses noces, la femme n'ira pas chercher midi à minuit moins le quart. Par empathie, elle pensera : "Bon, il a un gros bide ou une petite bite, c'est bien ma chance. Enfin, puisque je suis là..." En revanche, si l'homme se montre sans complexes, assumant sa nudité comme on assume sa calvitie, une éventuelle exubérance abdominale ou carence génitale ne passera peut-être pas inaperçue mais sera considérée comme sereinement acceptée par le principal intéressé, et donc acceptable car il ne faut pas être plus royaliste que le roi.
Ensuite, il s'agit d'entamer le rapport proprement dit. L'homme ne doit escamoter les préliminaires sous aucun prétexte : c'est une tradition millénaire, on ne peut se permettre de la balayer d'un revers de main. De plus, il est de notoriété publique qu'une majorité de femmes les considèrent comme indispensables – elles ne sont peut-être pas toutes sincères dans les sondages, mais peu importe : ce qui compte dans ces étreintes initiales, c'est l'image qu'elles veulent donner, et de ce fait, peu d'entre elles oseront se plaindre. Si par hasard la femme choisie préfère réellement l'assaut viril au détriment des préliminaires (cela arrive mais il ne faut pas s'en soucier : même sur un hippodrome, on aura toujours plus de chances de gagner en jouant les favoris), l'homme commet certes une légère bourde mais elle ne portera pas à conséquence : personne ne peut s'offusquer du respect d'un usage si répandu (on peut ne pas aimer les huîtres, mais il serait déplacé de fulminer d'indignation si l'on en trouve chez sa tante au réveillon de Noël).
Comme dans toute entreprise d'exploration, il est nécessaire de se montrer prudent et sobre. Ainsi, l'homme qui vient de se glisser dans le lit évitera de saisir aussitôt sa partenaire par les cheveux pour lui enfourner derechef son désir au fond de la gorge. Lui-même ne plongera pas non plus la tête entre ses jambes comme un épagneul affamé qui tombe sur cent grammes de Pal. (Bien entendu, dans certains cas, on peut ne pas tenir compte de ces deux recommandations : si la femme a ses ardeurs et se jette avidement, luette visible et frémissante, sur l'objet de sa convoitise, ou bien si elle plaque, d'un coup de reins gymnaste, sa féminité ruisselante sur la bouche entrouverte de l'homme, il serait absurde de se démener rageusement pour la repousser dans l'espoir de paraître subtil en amour.)
Après quelques baisers savamment fougueux, l'homme caressera les seins de sa partenaire (sans pincer ni malaxer, sans effleurer non plus, mais comme on caresse la tête d'un chat – et cela va de soi, en précisant le geste (modulation de la pression, localisation de la cible) en fonction de la réponse corporelle et vocale de la femme), puis il fera glisser sa main sur le ventre, s'attardera un court instant sur l'endroit où il suppose que se trouvent grosso modo les ovaires (points assez sensibles, trop souvent ignorés car invisibles et méconnus de l'homme, celui-ci n'ayant pas tellement d'ovaires), et arrivera enfin là où il voulait en venir, entre les jambes. Ici, attention ! Délicatesse et circonspection sont de mise, car la femme, en état d'alerte maximum, est prête à sanctionner mentalement la moindre faute. Celui qui s'acharnera sur le clitoris comme s'il tentait de le faire entrer à l'intérieur du corps, ou celui qui plantera trois ou quatre doigts conquérants dans une terre certes accueillante mais peut-être pas encore suffisamment meuble, perdra sans nul doute de nombreux points. La mesure et la capacité d'adaptation sont deux éléments clés pour ouvrir la femme. Après quelques instants de flânerie attentive dans cette province au climat tropical, et dans le but de préparer une expédition future, l'homme pourra aventurer un doigt vers une région plus sombre et d'accès plus difficile, le trou du cul. Mais durant cette première incursion, il devra surveiller, avec une extrême vigilance, la tête de la femme – directement reliée aux récepteurs sensoriels de cette partie du corps. Au moindre signe de douleur ou d'agacement, il devra rebrousser chemin.
Durant toute cette manipulation, il ne cessera d'embrasser la femme. Et pas uniquement ses lèvres : ses joues, ses yeux, ses oreilles, son cou, ses épaules ou ses seins font aussi l'affaire. N'importe quel support est bon du moment qu'il occupe la bouche. Car si le visage de l'homme reste inactif, le regard dans le vide, il aura l'air du type à genoux qui fouille consciencieusement sous une commode pour récupérer un truc.
La visite terminée (lorsque les sons émis par la femme perdent en intensité), l'homme lui touchera de nouveau les seins, le ventre ou les cheveux pour lui prouver qu'il n'est pas obnubilé par sa vulve. Il en profitera pour remarquer, éventuellement, qu'elle s'est mise en devoir de flatter sa virilité (tout à son travail, il a pu ne pas s'en apercevoir tout de suite). Le cas échéant, c'est bon signe.
Par souci de galanterie, et pour ne pas donner l'impression d'imposer quoi que ce soit, c'est l'homme qui entamera les réjouissances bucco-génitales – sans trop d'appréhension car on trouve autant de femmes qui s'y opposent que de beurre en broche. Il repart donc bille en tête vers les contrées enchanteresses de la Vallée de la Joie – comme l'appelait Ronsard, grand poète malheureusement décédé. Il devra suivre avec la bouche les mêmes principes que lors du parcours manuel : ne pas se focaliser obstinément sur le clitoris, mordiller plutôt que mordre, ne pas trop chercher à frayer un chemin à sa langue avec ses doigts, au risque de ressembler à un scientifique myope, éviter si possible les bruits de bouche ou de nez, au risque de ressembler cette fois à un cochon truffier, et surtout, là encore, enregistrer la moindre réaction de la femme afin d'orienter son effort selon ses besoins. Tout cela n'est pas sorcier.
C'est ensuite qu'il faut faire preuve de tact, au moment où l'homme peut espérer la réciproque, misant sur le fair-play de sa partenaire. Il existe quelques astuces pour éviter l'incident diplomatique. La première consiste à remonter comme précédemment, en léchant le ventre, puis les seins. Tandis que la langue vaillante s'attarde sur les mamelons en émoi, l'homme pose négligemment un ou deux doigts sur la bouche de la femme, comme s'il voulait juste lui caresser tendrement les lèvres. C'est là qu'intervient le génie de Léonard de Vinci (car c'est lui qui a inventé ce test infaillible). Inconsciemment, la femme qui suce va prendre le doigt dans sa bouche. Cela peut sembler simpliste, mais c'est ainsi : si elle lèche ou, mieux, engloutit le doigt, l'homme peut se détendre. Il n'a plus qu'à changer de position pour lui présenter la chose. Si elle n'a pas touché au doigt, cela ne signifie pas pour autant qu'elle fera la fine bouche plus tard (on peut imaginer une foule de raisons : elle aime tout bonnement se faire caresser les lèvres, le doigt sent le tabac ou l'ail, elle a de nombreux plombages et craint de les exposer, etc...) Pour se faire une idée plus précise, l'homme peut alors utiliser la deuxième astuce, moins savante : tout en continuant à embrasser les seins, le cou ou la bouche de femme, il change de position – simplement, dirait-on, pour être plus confortablement installé et se consacrer tout entier au plaisir de sa partenaire, dans les meilleures conditions possibles. Il se met à genoux près d'elle, à peu près au niveau de son épaule et, penché sur elle, continue son oeuvre altruiste. La femme qui suce, lorsqu'elle aperçoit un membre disponible à quelques centimètres de sa bouche, ne peut se retenir – surtout lorsqu'on vient de la lécher courtoisement et sans arrière pensée. C'est un réflexe, elle gobe.
Si aucune de ces astuces n'a donné de résultat, il est préférable de s'en tenir là et de passer directement à l'étape suivante. En effet, il serait assez malvenu de saisir la tête de la femme et de la pousser d'autorité vers son devoir, après lui avoir si ostensiblement tendu la perche, si on peut dire. Ce serait prendre un risque inutile – celui de créer une sensation de malaise dans le couple – pour peu de chose : le meilleur reste à venir.
Il est à noter que ces précisions et conseils sont plus théoriques qu'autre chose, car en pratique le problème se pose rarement : la plupart des femmes sucent.
Quoi qu'il en soit, qu'elle ait fait preuve de bonne volonté ou non, il convient à présent d'honorer sa partenaire. Il n'existe qu'une règle d'or : l'efficacité. En d'autres termes, cette règle d'or peut se décomposer en trois points : il faut réussir à "bander", comme on dit dans le jargon; il faut éviter d'éjaculer après à peine quelques secondes passées à l'intérieur de la femme; il faut enfin essayer de la faire jouir (toutefois, ce n'est pas indispensable).
Si par hasard l'homme est amené à revoir plusieurs fois la même femme, il pourra par la suite se permettre de négliger l'une ou l'autre de ces bases. On lui pardonnera aisément, sachant qu'il n'est pas coutumier du fait et que "ça arrive à tout le monde." Mais lors d'une première confrontation, il ne faut pas plaisanter avec ça. Il existe de nombreux hommes sur terre et la femme n'a pas de temps à perdre. A moins qu'elle ne soit amoureuse de lui (mais comment pourrait-elle tomber amoureuse de quelqu'un qu'elle connaît si peu qu'elle n'a même pas encore couché avec lui ?), son jugement sera vite fait. (Il faut être bien indulgent ou bien bête pour retourner dans un restaurant où l'on a très peu et mal mangé – il y a beaucoup de restaurants.) Et même si elle consent à laisser une deuxième chance à l'homme (par charité chrétienne ou paresse de chercher ailleurs), celui-ci se retrouvera le dos au mur, écrasé par une pression terrible, et entrera malgré lui, le malheureux, dans la fameuse et redoutable spirale de la performance. Au lieu d'un cuisant revers, il en essuiera deux. En résumé : dès la première fois, il faut que ça fonctionne.
Pour "bander", c'est très simple : il suffit que l'homme oublie qu'il a quelque chose entre les jambes – car c'est en concentrant toute son attention sur cette plus ou moins infime partie de son corps, en exigeant d'elle, à la manière d'un maître sévère et impressionnant, un comportement de premier ordre, qu'il lui fait peur. Il faut donc penser à tout autre chose, comme par exemple au corps de la femme. L'homme ne la connaissant pas, il ne lui est pas difficile de s'y intéresser, car toute découverte peut présenter certains attraits pourvu qu'on ait l'esprit curieux. D'autre part, il ne doit en aucun cas se laisser impressionner par sa partenaire : c'est souvent l'une des principales causes de défaillance (celui qui se sent tout petit ne peut guère espérer une abrogation soudaine et miraculeuse des lois de la proportion). Même si c'est tout à fait regrettable, il doit donc se résoudre à considérer la femme qui est en train d'écarter les jambes devant lui comme une prostituée sans désir, qui n'attend rien de lui. C'est révoltant, mais l'heure n'est pas aux sentiments. Et comme, encore une fois, il ne connaît pas la femme, il pourra aisément éviter les problèmes de conscience.
Lorsque la jonction des corps est faite, il ne faut pas jouir tout de suite. Ce serait encore pire que de ne pas pouvoir "bander" (car on ne peut invoquer aucune excuse). Pour passer le cap délicat des premières étreintes des muqueuses et atteindre bon an mal an le quart d'heure fixé par les conventions, il est préférable, si l'homme se sait fort émotif, qu'il ait songé à boire quelques verres avant de se lancer dans la bataille – l'alcool est certainement l'atout le plus précieux de l'expéditif. Mais s'il n'en a pas eu l'occasion, ou si deux whiskies le terrassent, il devra se défendre seul. Pour cela, il lui faudra impérativement oublier que la femme est un être capable de jouir. Car c'est par crainte de ne pas être en mesure de faire jouir sa partenaire que l'homme s'affole, perd la tête, panique, se met à vibrer, explose. De nouveau, malheureusement, il est obligé de se figurer qu'il a affaire à une sorte de créature sans âme qui n'est là que pour lui donner du plaisir. (En prison, certains détenus ont mis au point un système ingénieux : lorsqu'on leur sert des pâtes dans la cellule, notamment des coquillettes ou des nouilles, ils en gardent la moitié et les fourrent, quand elles sont tièdes, dans le thermos qu'ils utilisent pour le café. Ils se fabriquent ainsi une sorte de "vaginette" des plus réalistes, paraît-il, si l'on ferme les yeux. Dans le cas qui nous intéresse, il s'agit de se comporter de manière inverse : fermer les yeux et se représenter la femme comme un thermos rempli de nouilles tièdes.) Avec un rien d'imagination, il lui devient donc inutile, voire incongru, de chercher à procurer un orgasme à sa partenaire : elle s'en fiche et n'attend aucune prouesse particulière de sa part. Cette pression supprimée, il ne pense plus qu'à lui et se défoule en toute quiétude. Le problème, c'est que la femme se met souvent à gémir de plus en plus bruyamment, occasionnant ainsi des interférences pénibles : il devient presque impossible à l'homme de continuer à croire qu'elle n'a pas l'intention de prendre du plaisir. Et cette fois, l'orgasme de la dame semblant tout proche, il serait vraiment dommage d'échouer si près du but. Pourvu que... Oh non.
Ce qu'il doit prendre en compte, c'est le côté facultatif de la jouissance féminine lors de ce premier contact. L'orgasme de la femme est bien moins "mécanique" que celui de l'homme, il ne suffit pas de l'astiquer un moment pour qu'elle l'atteigne par lien de cause à effet. Bien des femmes ne jouissent que lorsqu'elles sont parfaitement détendues, lorsqu'elles ne pensent à rien d'autre qu'à ce qu'elles sont en train de faire (ou à ce qu'elles pourraient faire dans le même genre avec quelqu'un d'autre), c'est-à-dire, somme toute, assez rarement. (Tandis qu'un homme, et c'est parfois dommage pour lui, peut jouir même s'il s'efforce désespérément de se représenter les fesses blanches et poilues de son coéquipier de rugby sous la douche.) On n'imagine pas le nombre de femmes qui restent deux fois sur trois à la frontière de la terre promise sans pouvoir, pour une raison ou une autre, effectuer le dernier pas. Combien d'entre elles, en plus de cette frustration, sont obligées de pousser de grands cris et de se tortiller à la façon des actrices mélo des années 20 pour ne pas froisser le brave artisan qui s'échine entre leurs jambes ? Bref, elles ont l'habitude. En outre, la première fois, elles sont plus tendues que de coutume, comme l'homme, elles pensent avant tout, elles aussi, à plaire à leur partenaire, il est donc tout à fait compréhensible que certaines ne se laissent pas aller jusqu'à l'orgasme. L'homme ne doit pas s'en inquiéter. Justement parce qu'il sait que la femme, même si elle a la bascule facile en d'autres circonstances, ne songera pas elle-même à s'en inquiéter, ni à s'en plaindre.
Néanmoins, il est primordial de lui donner tout de même un peu de plaisir. C'est la moindre des choses. Pour cela, et pour une fois, l'homme va devoir penser avant tout à elle. (Ce n'est pas simple, mais l'esprit humain est capable de choses étonnantes.) Pour découvrir ce qu'elle aime, il faut se comporter avec elle comme avec un coffre fort : tourner le bouton, essayer tous les chiffres jusqu'à ce qu'on perçoive un déclic dans le stéthoscope. En l'occurrence, il s'agit par exemple de tester toutes les positions de base jusqu'à ce que la femme entre en vibration. Attention : même si l'on sent que la levrette, disons, la laisse tiède comme un thermos de nouilles, il ne faut pas imiter l'expert en coffres et passer aussitôt à la suivante. Sinon, l'acte d'amour risque de se transformer en tourbillon endiablé, en un mélange de combat de lutte et de rock acrobatique, et la pauvre femme, balancée de tous côtés, soulevée, poussée, pliée, retournée à toute vitesse, se demandera inévitablement ce qu'est en train de faire ce dangereux malade. ("Pourquoi faut-il toujours que ça tombe sur moi ?") Non, même si l'homme sent que la position choisie n'obtient qu'un vague succès d'estime, il doit s'y tenir pendant un minimum de trois minutes.
Lorsqu'il a découvert celle que sa partenaire goûte le plus (elle est aisément identifiable : même si la femme n'est pas foudroyée de plaisir, elle aura à cœur d'indiquer clairement à l'homme que c'est encore ce qu'il y a de plus supportable, en secouant la tête de manière comique et en poussant de petits cris, un peu trop fort), il devra s'employer à régler la puissance et la vitesse de ses va-et-vient. Là encore, la seule méthode convenable est celle du coffre fort. Inutile de revenir là-dessus, c'est enfantin.
Ensuite, s'il veut peaufiner son travail (ce qu'on ne saurait trop lui conseiller, pour sortir de la masse), il peut s'attacher (en suivant toujours la méthode dite "du coffre-fort") aux détails, aux condiments. Les gestes accessoires, par exemple – caresser ou tirer les cheveux tandis qu'il la secoue, glisser un doigt dans la bouche ou ailleurs, taper sur les fesses, pincer les mamelons, lécher la bouche ou toucher le clitoris qui commence à se sentir bien seul (à ce propos, l'homme ne doit surtout pas hésiter, mettant sa fierté de côté, à saisir la main de la femme pendant le rapport et à la guider vers son clitoris (certaines n'osent pas le faire d'elles-mêmes) : cette main deviendra sa meilleure alliée dans la course à l'orgasme – avons-nous eu honte, Français, de faire appel aux tout-puissants Américains en 44 ?); ou bien les paroles – certaines femmes adorent que l'homme leur parle pendant qu'il les cloue au matelas, d'autres détestent. Pour les gestes comme pour les paroles, il est impératif de commencer au bas de l'échelle et de monter graduellement si l'on sent que ça accroche. Un homme qui, dès les premières poussées à l'intérieur de la femme, se mettrait à lui griffer les seins jusqu'au sang ou à grogner "Tu aimes quand ça tape au fond, hein, chienne ?", prendrait de gros risques.
Une fois que tous ces réglages sont effectués, l'homme n'a plus qu'à attendre sereinement le moment opportun (après, approximativement, un quart d'heure à une heure d'activité (pas trop longtemps non plus, car les muqueuses sont fragiles et la femme peut commencer à éprouver une sensation de détérioration)), et quand il estimera avoir suffisamment payé de sa personne, il pourra enfin donner le meilleur de lui-même.
Pour conclure (mais on l'a dit des millions de fois depuis les premières copulations préhistoriques, et c'est faire injure à l'homme que de le rappeler), il est formellement déconseillé de tourner le dos à la femme dès qu'on s'est extirpé d'elle et de s'endormir. L'homme doit la serrer dans ses bras et la caresser, l'embrasser longuement, même si ce n'est pas de gaieté de cœur.
L'accouplement de deux êtres pose toujours des problèmes au début. Mais, comme on l'a vu, cet animal suprêmement intelligent qu'on appelle l'homme peut les surmonter en ne se fiant qu'à deux mots : modération et jugeotte. L'instinct, dans ces cas-là, ne donne jamais rien de bon."
Allongée magnifique sur le dos, le visage tourné vers moi, un ovale limpide et pâle, les yeux clairs, les yeux lubriques, Olive me regarde.
Il me fait marrer, mon oncle."

***

"Plus tard dans l'après-midi, elle a repris des forces et ça se voit. Elle nage comme une sauvage aquatique dans l'océan sous la pluie, vêtue du maillot de bain troué de son grand-père (celui qu'elle a tué – je raconterai ça plus tard). Un maillot de bain de tissu noir, trop grand pour elle et usé jusqu'à la décomposition, avec un petit sigle orange clair sur la poitrine. Moi je suis assis comme un lourdaud sur cette immense plage sale de Coney Island et je mange un hot-dog dégueulasse (très orange) en regardant mes chaussures de caoutchouc rouge s'enfoncer lentement dans le sable humide.
Je l'attends. Ça va être commode à enlever, le sang de ce matin sur le parquet. Il pleut. Je l'attends et j'ai l'impression qu'elle ne reviendra pas (ce serait surprenant, on ressort souvent de la mer – mais pour le moment, elle semble, comment dire... là-bas). Je la regarde bouger entre l'eau et l'eau, à cent mètres de moi, ses longs cheveux blonds trempés et salés, l'océan sous la pluie et elle au milieu, je suis amoureux d'elle et je l'attends. Je ne vois que sa tête, qui disparaît parfois derrière une vague. Elle est petite dans la mer. Sa tête disparaît parfois derrière une vague. C'est elle qui a choisi mes chaussures rouges en caoutchouc."

***

© Éditions Julliard, 1997