modele modele modele


 


Actualité

Romans

Autres Textes

Presse

Librairie

Vidéos

A + Pollux

Bibliographie

Biographie

Liens

Contacts

 


Plage de Manaccora, 16h30

Quelques extraits

 

Éditions Grasset, 2009

Commander

Revue de presse

 

Tout commence comme ça...

Les chaussures étaient dans le coffre de la voiture. J'avais acheté de jolies chaussures japonaises pour l'anniversaire d'Oum, et en sortant les sacs et les valises de la Focus que je venais de garer après trois jours de route devant le petit appartement que nous avions loué en Italie, je les avais laissées au fond du coffre, dans leur paquet rouge et noir : je voulais être sûr qu'Oum n'allait pas les trouver avant le 5 août, et je n'avais pas une chance de réussir à garder le secret dans les trois pièces à peine meublées où nous allions vivre pendant les deux prochaines semaines. Le secret des chaussures japonaises, au fond du coffre.
Nous sommes arrivés le samedi vers 16 heures (Géo sautait et criait de joie), accueillis dans une lumière aveuglante par Tanja (Tania), son mari Michele et la sœur de celui-ci, Maria, puis pendant qu'Oum vidait les bagages et préparait l'appartement, je suis parti à Peschici (qu'on prononce Pes-ki-tchi, avec l'accent sur la première syllabe) en voiture avec Géo, qui chantait, faire les courses qu'on fait le premier jour des vacances, pimpant dans les rayons inconnus du petit supermarché local (du pain, des trucs pour le petit déjeuner, café, lait, corn-flakes, beurre, œufs, fromage, jambon, jus d'orange, du sopalin, du PQ, du produit vaisselle, six bouteilles d'eau, une bougie antimoustiques et une bouteille de whisky). Géo courait partout.
Le soir, nous avons mangé des pizzas sous les étoiles, puis nous sommes rentrés vacillants à l'appartement, nous avons couché Géo dans sa chambre et nous nous sommes installés sur les chaises en plastique de la terrasse, avec nos livres, la bougie antimoustiques entre nous. Depuis plusieurs mois, nous ne lisions que des romans policiers américains des années 40 et 50. Ici, dans le sud de l'Italie, c'était encore mieux. Nous sommes restés un peu plus d'une heure dans le silence et la chaleur nocturnes, la lueur orangée de la bougie, à lire, à boire du whisky et à fumer. Géo dormait.

***

Une minute plus tard, nous arrivions en vue de la plage et de sa mer toute puissante, Ana Upla nous attendait en haut des cinq ou six marches qui y menaient, au pied du dernier pin, la tension est descendue de plusieurs crans. Nous étions parvenus, malgré l’encombrant boulet noir, à mettre suffisamment de distance entre le feu et nous pour pouvoir respirer (ce n’était pas l’écart entre les pôles, mais l’eau était toute proche, ça irait). C’est très impressionnant, le feu, mais sans vouloir jouer les cadors, c’est moins rapide qu’on le dit. Un crocodile, par exemple, ça court plus vite qu’un homme – et cependant, le crocodile ne la ramène pas autant, tremblez mortels et tout le toutim, il vous regarde juste de son oeil globuleux et torve. (En même temps, un troupeau de crocodiles aux yeux torves et globuleux qui dévale une colline à fond de train pour vous faire un sort, ça ne doit pas être rassurant non plus, tremblez mortels et pas qu’un peu.)

***

(Le pire souvenir dans ce registre, c’est le soir où je me suis fait refouler de l’Hippopotamus. Un échec qui restera encadré sur le mur de mes grandes humiliations douloureuses. Il devait être trois ou quatre heures du matin, je sortais de je ne sais quel bar ou soirée d’ennui pitoyable (ces soirées dont on se dit : « C’est ça ou rester seul devant la télé, ce serait trop glauque », mais qu’on passe à se demander ce qui a bien pu nous pousser à traverser Paris pour venir boire pendant quatre heures du mauvais vin avec des gens sinistres – il me manque une case, c’est pas possible), j’avais faim et ne voulais pas rentrer directement chez moi me faire une casserole de pâtes en regardant la rediffusion nocturne des Z’amours, la faculté de résistance à la dépression nerveuse n’est pas illimitée, je voulais au moins finir la nuit dans un restaurant (seul, les yeux dans le vague).
Si je n’étais pas ivre mort (je le savais, car je ne marchais peut-être pas droit sur le trottoir (c’est dur à vérifier quand on a un coup dans l’aile, tout étant relatif et la notion de ligne droite se modifiant à notre insu dans le cerveau), mais au moins je ne rebondissais pas contre les murs des immeubles), je trimballais quand même ce qu’il fallait d’alcool dans le sang pour avoir probablement perdu cette étincelle dans le regard qui est la marque des personnes tranquilles et saines, celles qui ne vont pas nous causer de problème. Je ne voulais donc pas m’insinuer dans des endroits trop chic ou intimes, comme la Cloche d’Or ou autres restaurants de théâtre : il me fallait un lieu impersonnel et plutôt bas de gamme, où serveurs et clients seraient peu regardants. L’Hippopotamus de la Place Clichy me paraissait idéal : c’est, notamment la nuit, l’un des Hippopotamus les moins reluisants de Paris – ce qui pose son Hippopotamus. J’y avais déjà dîné quelques fois dans des circonstances semblables, refusant de rentrer tout de suite, quand amour-propre et cafard se battent en duel avant l’aube. Jusqu’à cinq heures du matin, dans une lumière trop vive, la grande salle était parsemée de jeunes demeurés rigolards qui achevaient dans le luxe leur première cuite, de macs en retraite, de couples albumineux, de tueurs africains et d’épaves neurasthéniques qui pesaient sur la balance du désespoir noctambule, en fixant les frites froides qu’elles avaient laissées dans l’assiette, les mérites respectifs de la pendaison et de la défenestration. Entre eux, en uniformes rouge et noir et tachés, circulaient mollement des serveuses acariâtres à l’hygiène douteuse, comme des morpions sur le pubis clairsemé d’une vieille pute ; et parfois, du côté de la cuisine, on voyait apparaître la tête sournoise d’un intérimaire mal rasé, dont on devinait au teint cireux l’odeur de sueur. Mais j’aimais bien le tartare de tomates au thon et l’onglet sauce roquefort. J’allais me faire un bon tartare de tomates au thon et un onglet sauce roquefort, avec une demie de bordeaux, sans regarder le cul triste des serveuses ni tourner la tête vers la cuisine. Ensuite, je rentrerais à la maison, rassasié, bonhomme, je me taperais un bon truc sur la pêche en rivière avant d’aller me coucher, et on tirerait un trait sur cette soirée consternante.
Vingt mètres avant la porte, je me suis arrêté sur le trottoir pour respirer profondément, détendre mes joues crispées par un rictus (une sorte de sourire tétanique) qui me serrait les mâchoires depuis je ne sais combien de temps mais dont je venais seulement de prendre conscience, et j’ai cligné cinq ou six fois des yeux dans l’espoir d’y faire apparaître une étincelle, histoire de montrer à ces tueurs neurasthéniques que peut parfois surgir, au coeur de la nuit, un client à l’élégance tranquille et saine.
L’entrée de l’Hippopotamus borgne était gardée par un colosse qui ne l’était pas, une brute subsaharienne de plusieurs mètres de haut, au crâne chauve et luisant. Engoncé dans un costume de basse qualité censé figurer la loi rigide et incontournable (c’est même pas la peine de discuter), seul et crevant d’ennui, il allait pour une fois pouvoir physionomer sur des roulettes et laisser entrer une personne de qualité, avec sobriété et reconnaissance (car lorsque l’ennui n’est brisé que par le souci, ça ne vaut pas le coup). Tandis que j’approchais, l’étincelle à l’oeil, il m’observait en coin, probablement pour ne pas m’effrayer en braquant sur moi des prunelles glacées par trop d’affrontements nocturnes et muets en tête à tête. Je l’avais déjà vu à ce poste deux semaines plus tôt, mais il ne me reconnaissait certainement pas, car je suis un homme discret, qui passe en coup de vent, en brise, vers son onglet. Derrière lui, j’apercevais la salle presque déserte – la vieille pute est bien déplumée – où ne s’alimentaient péniblement qu’une poignée d’échoués (le colosse devait rêver d’un établissement dont il pourrait avoir le plaisir d’interdire l’accès aux poivrots, mais là, non). J’ai souri, les joues bien souples, et claironné :
– Bonsoir !
– Bonsoir...
Curieusement, il y avait une sorte d’interrogation dans sa voix, comme s’il s’était retenu d’ajouter : « Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce que vous voulez ? » Il ne s’est pas écarté immédiatement, ce qui m’a mis dans une situation délicate : je ne pouvais bien entendu pas le pousser, j’ai du danger une notion assez précise, je ne pouvais pas non plus répéter mon « Bonsoir ! », au risque de passer pour un attardé qui dit tout en double (et de prendre une baffe), je ne pouvais pas non plus me mettre à lui parler de la pleine lune ou du tremblement de terre en Chine, ce serait ridicule (« Excusez-moi de vous importuner, mais pensez-vous que Laurent Jalabert a une chance, dans le Tour de France ? ») – je ne pouvais pas faire grand-chose d’autre que d’attendre qu’il s’écarte, en espérant que ce ne serait pas trop long. Comme le face à face se prolongeait, et ne tournait pas à mon avantage, j’ai repris l’initiative :
– Je peux encore manger ?
Je n’avais adroitement glissé ce « encore » dans ma question que par finesse tactique : je savais bien qu’on pouvait encore manger, la maison ne fermant ses portes que dans deux heures, mais « Je peux manger ? » aurait fait trop de peine à entendre, et m’aurait placé d’emblée en position de faible à achever.
– Nous sommes fermés, monsieur.
Je n’aimais pas cette phrase. C’est celle qu’on oppose aux clochards quand ils se présentent dans l’embrasure de la porte d’un bar, à quatre heures de l’après-midi – et de façon fort triste, ils font comme s’ils y croyaient, ils se composent une mimique ennuyée, écartent légèrement les bras en balayant du regard les treize clients présents à l’intérieur, et s’en vont avec un petit hochement de tête qui signifie : « Faudra que je pense à venir un peu plus tôt, la prochaine fois. » Mais je ne saisissais pas bien le rapport entre un clochard et moi. J’ai laissé se décontracter ma mâchoire inférieure, tout doux, cligné deux fois des yeux (il est à cinquante centimètres de l’étincelle et il ne la voit pas – eh, achète-toi des lunettes !), j’ai mis mes deux hanches à niveau (je venais de m’apercevoir que, par inadvertance, je faisais porter tout le poids de mon corps sur la jambe droite, ce qui me conférait sans doute un genre de grâce nonchalante mais prêtait peut-être à confusion quant à mon aptitude à l’équilibre) et j’ai placé ma banderille :
– Vous fermez qu’à cinq heures du matin, c’est marqué là-haut.
– Mais nous sommes complets, monsieur.
Avant de répondre : « Et mon cul, c’est du poulet ? », ce qui n’aurait pas convenu à une personne de qualité pas poivrot, j’ai rapidement analysé la situation : ce type essayait de m’évincer d’un « restaurant » (je me comprends) où venaient sombrer dans l’huile rance tous les parias de la capitale.
– Vous êtes complets ?
– Oui.
Et mon cul, c’est du poulet ? Il restait assez de tables libres derrière les vitres pour accueillir toute l’armée chinoise. Je n’étais quand même pas en train de me faire évincer d’un hangar où venaient sombrer dans l’huile rance tous les parias de la capitale ? Qui sait ? Je me disais qu’il me manquait sans doute un élément pour analyser cette situation apparemment grotesque, il me suffisait de réfléchir plus posément et tout allait s’éclaircir et se dénouer, quand trois personnes sont arrivées derrière moi et m’ont contourné avec égards. L’aliéné chauve qui gardait la porte les a rapidement scannés de haut en bas :
– Bonsoir, allez-y.
J’entrevoyais une explication. Certaines nuits, en secret, l’Hippopotamus se transformait en club échangiste ultra select pour hauts fonctionnaires luxembourgeois et membres éminents des Nations Unies – une couverture idéale. Ces soirs-là, on pouvait faire une croix sur tomates au thon et onglets aux échalotes.
– Vous me dites que c’est complet et vous laissez entrer trois personnes.
– Ces personnes avaient réservé, monsieur.
Ne te moque pas de moi. Ne te moque pas de moi, s’il te plaît, cerbère discount. Tu connais la tête de toutes les personnes qui ont réservé ? Arrête, maintenant, laisse-moi passer, il n’y a quasiment personne, vous allez droit vers la faillite, tu vas te retrouver sans boulot, ta femme va menacer de te quitter et tu vas devoir chercher une place du côté des pharmacies de banlieue, c’est encore plus déprimant qu’ici (je t’assure), tu ne peux pas refuser les gens comme ça – surtout des gens tranquilles et sains, propres et loyaux, à peine grisés par un petit verre de porto. Je ne demande pas grand-chose, je veux juste un onglet, je veux de la viande, je resterai sagement assis sans rien dire ni faire, penché sur mon assiette de misère, tout enrubanné de mélancolie. JE VEUX DE LA VIANDE !
– Ecoutez, les trois quarts des tables sont libres...
– Elles sont réservées.
Je sentais mes jambes céder sous moi. Je ne peux plus me voiler la face, j’ai épuisé toutes les hypothèses une à une (cent personnes ne réservent pas à l’Hippopotamus de la Place Clichy pour quatre heures du matin, où alors les Martiens sont dans Paris, le monde tourne à l’envers et ma mère s’appelle Bruce ou Flash), je suis bel et bien en train d’échouer dans ma tentative d’entrer à l’Hippopotamus de la Place Clichy – et demain quoi ? on va me refuser une baguette à la boulangerie ? m’interdire de faire la queue à la Poste (« N’insistez pas, monsieur ») ? Le pire, c’est que je savais bien que je n’étais pas au fond du gouffre éthylique. La preuve : j’ai failli dire à ce butor que j’étais journaliste (je travaillais dans un journal pour fillettes, à l’époque), que j’allais faire un ramdam de tous les diables et qu’il allait amèrement regretter de s’être amusé à ça avec moi (sur le moment, il me paraissait réellement légitime d’entreprendre ce genre d’action punitive, et de l’en avertir tout de même avant, par honnêteté – et surtout par habileté stratégique (« Bon allez, d’accord, entrez, excusez-moi... »)), mais je me suis retenu in extremis. J’avais donc encore toute ma raison.
J’ai pivoté lentement sur moi-même, faible et creux comme un condamné à mort, de l’angoisse carbonique dans tout le corps, et je me suis éloigné d’un pas de zombie vaincu sur le trottoir désert, laissant pour toujours derrière moi le paradis inaccessible de la viande et des échalotes. S’il existait un magazine consacré aux losers, je serais en couverture. (Voltaire : « L’Hippo m’a dit non ! ») Heureusement, j’ai trouvé un grec du côté d’Anvers (le seul encore ouvert à cette heure-là, car le bon sens en alerte des passants sobres de la journée l’empêchait de faire son chiffre d’affaire avant la nuit) et, une semaine plus tard, j’avais un ver solitaire pour compagnon.)

***

J’avais donc depuis quelque temps, depuis en fait ma rencontre avec Oum, la conviction que je ne trépasserais pas un couteau dans la gorge ou une balle dans l’oeil, j’avais même le pressentiment, peu rationnel il est vrai, que je ne disparaîtrais pas dans un accident, de voiture ou d’avion, je m’étais familiarisé avec la perspective du cancer ou de l’infarctus (la mort déjà dans l’âme, naturellement, mais avec cette sérénité relative que procure la connaissance de ce qui nous attend – une crise cardiaque, en particulier, m’aurait parfaitement convenu : deux minutes de souffrance (qu’est-ce que c’est ?) et tout s’arrête d’un coup, ça ne manque pas d’élégance, coupez, je ne suis plus là). Mais voilà, on ne le dira jamais assez : on ne sait jamais. Si quelqu’un m’avait assuré (un sorcier aux dons phénoménaux, hérités de la pure source de son papa, qui jamais ne se trompe) que j’allais finir ma vie en short sur une plage bordée par la forêt, j’aurais bien rigolé. Enfin, pas sûr, car ça peut malgré tout mettre mal à l’aise, mais je lui aurai tapoté l’épaule, à Professeur Joseph, et je serais allé m’envoyer une bonne bière fraîche en froissant dans ma poche sa petite carte de visite.

***

La fébrilité augmentait avec la température, et l’odeur aigre de la peur générale, mêlée à la sueur, avec celle du bois brûlé. Les yeux se plissaient et rougissaient, de l’écume blanche séchait au coin des lèvres, les souffles se faisaient plus courts, plus bruyants, ça toussait de tous les côtés. Les hommes n’avaient plus le courage ou la volonté de se comporter comme si de rien n’était pour calmer leur famille, ils semblaient surpris, comprenant que leur expérience et leur force de père ne leur serviraient à rien, et considéraient le feu envahissant en prenant des poses peu naturelles, les mains sur les hanches ou les bras ballants. Les femmes enlevaient leur tee-shirt, se signaient, se tenaient la tête, s’approchaient de l’eau avec leurs enfants. Oum me voyait de moins en moins, elle s’isolait, elle s’absentait (cet éloignement vers l’intérieur me rappelait l’accouchement, quand j’étais près d’elle mais que ça ne comptait plus : elle était seule avec la douleur et l’angoisse, dans un monde où je n’existais plus, même les cris insensés du médecin en tablier de boucher ne parvenaient plus jusqu’à elle), elle tenait Géo par l’épaule et regardait droit devant elle, rien. Un petit groupe s’était formé peu à peu autour de la statue de la Vierge, sans doute pour prier. La plupart des enfants pleuraient. Géo, de plus en plus tendu et agité, s’était mis à murmurer en se balançant d’un pied sur l’autre. Quand il a haussé la voix, comme dans le noir pour se donner de l’aplomb, j’ai compris qu’il chantait. Il se raccrochait à un air familier, encore un morceau d’Eminem : « I like boobs, boobs, boobs ! » Je n’ai pas pu retenir un sourire (il fallait que ce soit vraiment drôle) en me mettant à la place de nos voisins qui l’entendaient et ne savaient pas que ce n’étaient pour lui que des onomatopées. Entouré de femmes en maillot de bain et de flammes dantesques, il répétait d’un ton enjoué qu’il aimait les nichons. Quel plaisir, mesdames, d’être en si bonne compagnie, « I like boobs ! Boobs ! Boobs ! » Un couple, près de nous, qui comprenait apparemment l’anglais, restait pantois (ce jeune type est de la trempe des James Bond). (Ça vient de son père, en fait.)
Plusieurs personnes ont poussé un cri en même temps. « Oh ! » Certaines ont levé les bras. Tournées vers l’horizon. Un grand bateau blanc venait d’apparaître au large. Il semblait avoir arrêté ses moteurs, attendant ou préparant quelque chose. C’était l’un des ferries qui effectuaient chaque jour la liaison avec les îles Tremiti, pour des centaines de touristes.
Sans réfléchir, les trois quarts des condamnés se sont mis à agiter bras et mains au-dessus de leur tête en appelant vers la mer, de grands gestes de naufragés qui reprennent espoir. Comme si l’équipage et les passagers ne nous avaient pas vus. Comme s’ils allaient prendre le risque de s’approcher de nous. Et très vite, tout le monde a compris qu’ils ne nous sauveraient pas (ils avaient dû faire monter à bord, au port de Vieste, qui se trouvait à quelques kilomètres à l’est, tous ceux qu’ils pouvaient, pour les mettre à l’abri au cas plus que probable où le feu les atteindrait), tout le monde a compris qu’ils avaient ralenti seulement pour regarder. Mais même lorsque le sanctuaire flottant, inaccessible, a repris lentement sa route contre le vent, certainement pour aller déposer sa cargaison humaine quelque part avant le point de départ de l’incendie, où les heureux épargnés ne risqueraient plus rien, certains ont continué à battre l’air des bras, en criant plus fort et en sautant sur place. C’était ridicule et déchirant.
Pendant un instant, je me suis mis à la place des passagers du bateau, qui nous observaient de loin. Un pauvre troupeau d’humains coincé sur une plage rongée par le feu, des mortels minuscules et presque nus qui appellent désespérément au secours, de grandes flammes derrière eux, tout près. Ils devaient nous plaindre.

***