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Vie et mort de la jeune
fille blonde
:
Au lecteur

Éditions Grasset, 2004.

 

 

 

"J'étais reparti pour un assez gros roman, comme les quatre précédents. L'histoire d'un type qui vient de quitter sa femme et son fils, qui s'isole, s'enferme et maudit le reste du monde. Sensationnel. J'avais écrit environ 150 pages, j'étais content de ce bon départ (fini de rigoler, on va faire dans le sérieux, le chef-d'œuvre en béton), quand j'ai déjeuné dans un restaurant japonais chic avec mon éditeur, Manuel Carcassonne. Il m'a demandé où j'en étais, de quoi ça parlait, ce que je voulais raconter, tout ça. En me lançant dans les explications (tu vas voir ce que je te prépare, mon bonhomme), d'abord enthousiaste et convaincu de lui donner du bonheur et de l'ivresse professionnelle pour tout le reste de la semaine, je me suis vite senti sombrer pitoyablement dans mes beignets de pinces de crabe. C'était consternant, cette histoire de misanthrope, c'était plombé de malaise, de cafard, de misère et d'amertume. A quoi bon écrire ce genre de truc ? ("Savez-vous, mes amis, mes semblables, que notre monde n'est que haine et souffrance, et que nous sommes foutus ?") Mais je tenais bon, je faisais mine de rien, je défendais mon projet sinistre avec le courage, la noblesse et l'entêtement du véritable artiste. En face de moi, malheureusement, je voyais le visage de Manuel Carcassonne se décomposer (discrètement, avec diplomatie, comme à son habitude). Je sentais que j'allais le plonger dans un profond désarroi pour tout le reste de la semaine.
Je suis rentré chez moi furieux contre lui (plutôt que contre moi, c'est plus facile) : il ne me soutient pas, il ne comprend pas la beauté de mes problèmes graves. Il veut que je vende des livres. Je lui ai envoyé un mail rageur, j'ai grogné toute la journée, je me suis couché et me suis réveillé en pleine nuit, pimpant comme un poulain. Avec une idée, surgie de je ne sais où. Un souvenir. Et j'ai ressenti le besoin bizarre - et impérieux ! - d'en faire un roman tout de suite. D'adapter ce souvenir, de l'épaissir, de le remodeler, de le décorer et d'en faire un roman très court (qui serait du tonnerre, car je suis fort). Donc, j'ai laissé tombé illico mes 150 pages lugubres et me suis lancé comme l'éclair dans cette histoire merveilleuse :
Je suis un célibataire d'une quarantaine d'années. J'ai une vie confortable et facile, je fais ce que je veux, de-ci de-là, j'ai des amis et de l'argent, pourtant quelque chose cloche. Je me sens, et ne comprends pas pourquoi, un peu perdu (malaise, cafard et amertume grognent dans l'ombre). Lors d'un dîner, le maître de maison évoque les problèmes de sa fille (que je ne connais pas), qui a trois ans de moins que moi, qui est droguée, malade, prostituée, hargneuse et désespérée. Je comprends, quand il évoque un lointain souvenir de vacances, que c'est sans doute la gamine délurée avec qui j'ai passé un après-midi dans un champ, à Carcans-Maubuisson, quand j'avais seize ans et elle treize : la petite blonde qui m'a montré tout ce qu'il y avait d'agréable, de troublant, de beau et de misérable dans le sexe, dans la vie. Sur le coup, seule l'incroyable coïncidence me frappe. Mais dans la nuit qui suit, je me réveille en sursaut, avec dans les bras la certitude que le remède à ma faiblesse se trouve quelque part par là. Du côté de cette fille, de ce moment qui réapparaît. Il y a soudain un lien presque tangible entre mes seize ans et mes quarante, mon passé est tout proche, je me sens plus consistant, plus solide. Je ne suis pas qu'une balle qui rebondit au hasard au fil du temps. Je suis un ensemble, un tout (parfaitement). Maintenant, il faut que je la revoie, sans arrière-pensée sentimentale ni sexuelle, juste pour concrétiser cette présence, encore, de ma jeunesse - et continuer avec.
Bien sûr, je ne peux pas dévoiler la fin - qui n'est pas, contrairement à ce qu'on pourrait penser, triste (par exemple, en dépit du titre, la jeune fille blonde ne meurt pas). Quoi qu'il en soit, je pense que ce livre ne fera pas sombrer le lecteur, s'il est à table, dans ses beignets de pinces de crabe. C'est donc une grande réussite, un triomphe."

Philippe Jaenada