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Vie et mort de la jeune
fille blonde
:
Quelques extraits

Éditions Grasset, 2004.

 

 

 

 

" Paul découpait le cuissot. Il en a posé un gros morceau dans mon assiette, à côté des pommes de terre sautées. J'ai bu une gorgée de vin. J'ai pris ma fourchette et mon couteau, j'ai attendu que tout le monde soit servi. Belle viande. Non, j'ai reposé mon couteau, et bu une autre gorgée de vin. J'ai repris mon couteau. Ça doit être bon, ce cuissot, non ? C'est marrant, depuis que je me suis imaginé par hasard que ce chevreuil était possédé par l'envie de nuire jusqu'au-delà de la mort, je regarde son bout de cuissot d'un autre œil. Il me paraît, je ne sais pas, étrange. Pas possédé, il ne faut pas exagérer, mais tout de même : mystérieux. Je me fais des idées, ce n'est qu'un bout de cuissot. Il a appartenu à un chevreuil, c'est vrai. Il n'y a pas si longtemps. Un chevreuil qui avait peut-être un regard de fou. Qui reniflait furieusement, qui courait dans la forêt (à la manière d'un crocodile). Mais là, ce n'est plus qu'un morceau de viande. Bien cuit. Possédé ou pas, il ne peut pas me faire de mal.
Tout le monde mâchait gaiement. J'ai tenté de rappeler Guthagon de Saint-Flour, qui m'aurait déchiqueté ce truc-là à grands coups de dents, en riant à gorge déployée ("Fameux cuissot, messeigneurs ! Ha ha ha !"), mais il restait figé dans sa clairière, des milliers d'années en arrière : non, plus personne ne viendrait le déranger. Alors bravement, dans mes vêtements noirs de quasi-quadragénaire parisien du troisième millénaire, avec mes petites dents qui jusqu'alors n'avaient broyé pour ainsi dire que du Babybel et des Knacki Herta, j'ai mastiqué délicatement la viande forte et avalé sans broncher l'âme du chevreuil aux yeux de fou."

***

"Le type avait qui elle vivait dans le sud depuis trois mois, un voyou tchadien de la pire espèce, venait de disparaître avec le peu d'argent qu'elle avait encore, tous ses médicaments et la plupart de ses appareils électroménagers. C'était triste mais de toute façon, disait Paul, ça ne changerait pas grand-chose. Lui, en tout cas, avait baissé les bras depuis longtemps. Il l'avait aidée, ou du moins avait essayé, pendant de longues années, d'abord de toutes ses forces de père, expliquait-il, puis juste matériellement, par chèques, jusqu'à ce qu'il laisse tomber ça aussi, au bout de cinq ou six ans, car ça ne servait à rien : plus il lui donnait d'argent, plus elle se défonçait. Il avait aujourd'hui abandonné. Elle lui téléphonait de temps à autre, de moins en moins souvent. Elle avait 36 ans, elle était toxico jusqu'aux plus petits globules, séropositive, peut-être même avec un sida déclaré, il ne savait pas vraiment, elle ne restait jamais plus de quelques semaines avec quelqu'un et toujours avec de sales types qui la frappaient ou l'arnaquaient d'une façon ou d'une autre, elle avait avorté un nombre incalculable de fois et fait trois fausses couches, reçu plusieurs coups de couteau, avait fait quelques séjours prolongés à l'hôpital pour des coups plus violents que d'autres et passé deux mois et demi en prison, elle faisait maintenant la pute de plus en plus régulièrement, vendait sa bouche et son cul pour rester encore un peu en vie, elle était devenue aigre et méchante, elle n'était plus que ça : de la haine et de la souffrance, elle avait le cœur détruit et le sang pourri. Sa mère était une actrice célèbre."

***

"J'étais excité comme un bambin, et je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Ça n'avait rien à voir avec quoi que ce soit de sexuel, ni de sentimental, ce n'était pas le souvenir qui me troublait, c'était plus profond, plus violent, ça touchait à ma vie même. Je n'ai pas pu résister au besoin de me lever tout de suite (moi qui traînais toujours plus d'une demi-heure au lit, incapable de coordonner mes mouvements pour en descendre, pour atteindre le sol, surtout quand j'avais la gueule de bois) et d'aller, flottant au-dessus du parquet, allumer une cigarette dans le salon et m'installer sur le fauteuil. Mon fauteuil. En fumant, agité, léger, dans la lumière froide et pâle du matin que je connaissais peu, je commençais à comprendre ce qui me rendait euphorique. Je ne suis pas une bille qui roule vers la mort. Je ne suis pas non plus une mouche perdue qui vole n'importe où, sans autre passé que la vitre qu'elle vient de cogner et qui lui a fait changer de route. Et ce n'est pas simplement la coïncidence, qui me rassure et m'enthousiasme (après tout, deux mouches qui ont failli se percuter dans la cuisine du studio du premier étage peuvent se retrouver posées par hasard sur le même lustre du grand appartement du cinquième, ça ne fait toujours d'elles que des mouches ("Tiens, te revoilà. Je te retiens, toi.")). Quelque chose se forme en moi. Se solidifie. Quelque chose qui me rend heureux. (Si.) En terminant ma cigarette, je change, je me sens plus vaste, plus complexe, plus fort. Le passé qui revient me reconstitue. Il est avec moi. Il y a soudain un lien tangible entre mes seize ans et mes trente-neuf ans, un lien qui vient d'apparaître (les personnes qu'on fréquente de façon régulière, même depuis des années, ne créent paradoxalement pas ce lien, elles avancent avec nous, roulent la pelote avec nous), un fil auquel m'accrocher. Une fille. Qui n'existait plus, et qui existe."

***

"Enfin nu, j'étais devenu l'incarnation de la vulnérabilité. Il me semblait qu'un papillon qui se serait posé sur mon épaule m'aurait laissé une plaie ouverte. Mais je n'ai pas eu le temps de rougir, car j'ai réalisé à ce moment-là que Céline était nue aussi. (Ça m'apprendra à ne penser qu'à moi.) Allongée sur le dos, les mains croisées sous la tête, elle m'attendait. Toute nue. Et j'ai compris instantanément ce que la nudité pouvait avoir de beau, de fort, et non de faible. Céline était soudain devenue, en quelques secondes que j'avais loupées, l'être le plus intense et le plus puissant du monde. Les seins, les hanches pâles, la peau, le corps lumineux et le mystère entre les jambes, juste en face de moi.
Toute la création (animale, végétale et minérale), les poissons qui vivent dans l'ombre, les insectes les plus insolites, les chevaux, les forêts, les jungles, les fleurs, les eucalyptus, les fraises ou les champignons, les rivières et les océans, les banquises, les vallées verdoyantes et les plus hautes montagnes n'arrivent pas à la cheville d'une fille nue couchée par terre. C'est ce que je me disais. (A peu près. En fait, je me disais : "Mon Dieu", mais avec le recul, je peux développer un peu.) J'étais extrêmement troublé, bombardé d'émotions violentes et de sentiments confus, l'émerveillement, l'embarras, le désir, la fierté, la peur. Et une sorte de malaise que je ne reconnaissais pas consciemment au milieu de tout ça, et sur lequel de toute façon je n'aurais pas eu envie de me pencher, mais que je comprends mieux aujourd'hui : ce qu'elle m'offrait me fascinait, bien sûr, et m'éblouissait (toutes les filles que j'avais maladroitement tripotées jusqu'alors, dans leur chambre ou celle de leurs parents, et même celle que j'avais écrasée de mes efforts avant le déluge de grenadine, avaient gardé leur tee-shirt, leur culotte, ou leur pantalon à mi-cuisses, c'était de l'assaut rapide et du secret volé, surtout pour faire sentir mes doigts à mes amis ensuite : en voir une absolument nue qui m'attendait, tout à coup, c'était enivrant, comme pour Ali Baba, j'imagine, quand il s'est retrouvé dans la caverne des quarante voleurs), mais quelque chose me dérangeait instinctivement dans ce que je voyais, et me mettait mal à l'aise. A treize ans, le corps de Céline semblait déjà un peu usé. Rien d'effrayant ni de vraiment triste (pour un apprenti, c'était même plutôt excitant) : il avait juste pris quelques années d'avance sur elle. Trop de garçons étaient passés dessus avant qu'il ne soit tout à fait fini, certainement. Ses seins paraissaient un peu trop mous pour son âge, ses hanches un peu trop lourdes, elle avait de petites vergetures sur le ventre, et même dans la couleur de sa peau, un peu trop blanche, il y avait déjà de la fatigue."

***

"Si ma vie me paraissait plus pleine et cohérente grâce à la réapparition de Céline, si j'avais été touché, ranimé, secoué de retrouver par hasard sur la route quelques heures de mes seize ans, de les revivre, pourquoi ce choc ne l'aiderait-il pas, elle aussi, puisqu'elle avait encore de quoi se laisser troubler ? Pourquoi ce pont brusquement jeté au-dessus des années ne lui apporterait-il pas, comme à moi, cette sensation réconfortante de continuité, d'homogénéité ? Raisonnablement, c'était sans doute désormais impossible, sa vie était en morceaux trop épars, mais au moins, peut-être, juste le plaisir de me revoir – un personnage de son passé, le brave garçon dans l'herbe qui n'y connaissait rien et apprenait tout d'elle –, de se souvenir d'un moment lointain, précis, où elle était plus insouciante et plus forte. Savoir que l'on n'a pas toujours été impuissant, à la dérive, peut redonner du courage. (Dans le milieu des courses, sanctuaire de sagesse, un dicton intéressant affirme : "Ce qu'un cheval a fait, il peut le refaire.") Mais je rêve, la drogue et le sida ne sont pas des enfants de chœur qu'on embrouille avec des souvenirs et un peu de courage. Il faudra se contenter de moins. Une heure à se rappeler des moments agréables, c'est déjà pas mal. Ça veut dire qu'il y a eu des moments agréables."

© Éditions Grasset & Fasquelle, Philippe Jaenada