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ASSIS !

Mon premier salon, en 97, c'était à Limoges (ou à Saint-Etienne, je ne sais plus – on mélange les villes, leurs salons se ressemblent, les mêmes chapiteaux, les mêmes auteurs, le même bistrot sur la place, où je prends de temps en temps une pause utile et bienfaisante (tous les deux livres signés), à boire des coups en terrasse avec Joncour et Foenkinos, les mêmes hôtels, les mêmes trains de retour, pleins de fatigue et d'ombre). Le Chameau sauvage venait de sortir, on en avait parlé dans la presse et le petit milieu parisien, j'étais persuadé que la foule m'attendait piaffante à Limoges, ou à Saint-Etienne, qu'en repérant mon nom dans le programme les gens avaient mis une croix en face, qu'ils seraient ravis de me voir enfin. J'avais emporté deux stylos, et imaginé à l'avance une dizaine de dédicaces différentes, pour ne pas écrire la même chose à tout le monde.
Le samedi matin, à 9h30, j'étais le premier sur le stand, excité, prêt. C'est parti ! Ensuite, j'ai attendu. Et de toute la journée, je n'ai fait qu'attendre. Etonné, perplexe. Personne n'est venu me voir. Les gens passaient et me dédaignaient de manière incompréhensible.
(J'ai signé un livre en deux jours, le dimanche après-midi. A une femme qui trouvait que j'avais l'air triste.)
Le samedi, vers 14 heures, Lionel Duroy, qui avait déjà pas mal de livres derrière lui, s'est installé à sa place, à côté de moi. Il n'est pas pressé de rencontrer son public, celui-là. Il a posé sa veste, a bu le café que lui avait proposé le libraire, puis s'est levé. Qu'est-ce qu'il fait ? Moi, je sentais que mes lecteurs n'allaient pas tarder à venir. Ils se levaient tard.
– Tu ne restes pas, Lionel ?
– Tu parles. Ça sert à rien. Attendre là et quémander un peu d'attention, merci. Je vais me balader.
Ç a m'a impressionné. Mais fait de la peine, aussi. Déjà pas mal de livres et pas un lecteur à Limoges, ou à Saint-Etienne. Pourquoi il vient ? Il est un peu barré. C'était triste, beau, sans espoir et noble.

Quatre livres et huit ans plus tard, je fais comme lui, à Limoges, Saint-Etienne, Brive, Nancy, Toulon et ailleurs, je me lève, je laisse mes livres, je n'attends pas le client, je vais me balader, picoler un peu avec Joncour et Foenkinos. Je me lève et je m'éloigne. D'un côté c'est pathétique, ça fait vraiment le loser qui sait qu'il n'intéresse personne mais qui est venu quand même, de l'autre, paradoxalement, étrangement, c'est la classe.

© Philippe Jaenada