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Aux putes

Ça fait un moment que je ne suis pas allé voir une pute, tiens. Je n'ai pas vraiment envie (ma femme est une vraie pute au lit), mais ce serait peut-être bien quand même. Par solidarité. Si tous les enfants du monde se donnaient la main pour aller voir les putes, ça les aiderait un peu à lutter, les putes, à combattre plus fougueusement. Charité bien ordonnée bla bla, il faudrait que j'y retourne sans attendre. Le problème, c'est que je ne connais plus trop les coins. A mon époque, je maîtrisais à peu près le monde mystérieux du tapin, mais là je suis complètement aux fraises. Je sais bien qu'il y a des jeunes filles de l'Est sur les Maréchaux, d'ailleurs il n'y en a plus trop, mais justement ce sont celles qu'il ne faut pas aller voir (car ce sont les esclaves du monde moderne, en fait, tout le monde le dit). Les bars à hôtesses, d'abord je ne sais pas où sont les bons (mais je pourrais demander, j'ai des relations), ensuite je suis trop timide pour y aller (déjà il faut que ma femme me pousse pour entrer chez un coiffeur et oser lui demander de me couper les cheveux, alors entrer dans un bar pour demander si je peux baiser, c'est même pas la peine de regarder la porte). L'idéal, ce serait je passe dans la rue, une jolie fille sur le trottoir m'interpelle, et je réponds : "D'accord." Mais où sont ces rues, maintenant ?

La dernière fois que je suis allé voir une pute, c'était il y a longtemps et c'était raté. Un soir tard, je passais en voiture du côté de la porte d'Auteuil, quand soudain sous un abri-bus j'avise une beauté. Vraiment une fille comme on n'en voit pas souvent, même dans les grands magasins. Je m'arrête, je baisse la vitre passager et je la regarde, gentleman. Elle me propose une pipe. Très bien. J'accepte aussitôt : il faut saisir la chance quand elle passe. Elle monte dans ma voiture, aimable et souple, je me gare un peu plus loin, je dégrafe mon pantalon, un peu gêné quand même, je lui tend un billet pour me donner une contenance, elle me sourit puis me fait une pipe. Parfait. Je suis content. Elle fait un noeud à la capote, s'essuie la bouche, m'apprend qu'elle s'appelle Isabelle, puis c'est le coup de théâtre : elle me dit qu'elle me trouve gentil, que je suis son dernier client, et que si je la ramène je peux coucher chez elle, on sera plus à l'aise. J'accepte aussitôt. Vingt minutes plus tard, nous entrons dans son studio, tout sourire. On dirait une chambre de jeune fille, ça me plaît, je regarde autour de moi de l'air le plus assuré possible, je me sens très masculin, protecteur et tranquille (gentil, bien sûr, mais viril quand même – j'ai l'impression de sentir l'after-shave, par exemple). Elle me propose de me mettre à l'aise et de m'allonger : elle passe dans la salle de bains et elle arrive tout de suite (oui, j'aime autant qu'elle fasse un petit brin de toilette). Quand elle revient, je suis entièrement nu sur le lit, je rêvasse (la vie, on dira ce qu'on voudra...), mais, faut reconnaître, j'ai quand même un peu le trac (une pute, c'est quelqu'un qui passe son temps à baiser, ça en a vu : c'est un juge impitoyable, j'imagine, surtout en dehors du boulot). Elle est nue aussi, et grimpe sur le lit en riant. Là, à ma grande surprise, je m'aperçois qu'elle a une bite. D'une seconde à l'autre, je me sens profondément désespéré, toute la lourdeur du monde me tombe sur le ventre. Autour de moi tout s'écroule, d'une part, car je ne vois plus aucun avantage à me retrouver dans le lit d'une belle inconnue si elle a une bite, et d'autre part je m'écroule moi-même, car je réalise que je me suis mis tout seul dans un foutu pétrin : je suis à sa merci, nu sur son lit comme un petit poulet, il ne lui reste quasiment plus rien à faire pour m'embrocher.

Il fallait réagir, vite. Je suis gentil, mais je pourrais très bien sentir l'after-shave. Alors j'ai surmonté cette timidité qui m'encombre et m'empêtre depuis mon enfance (des dizaines de fois je me suis fait rouler dans la farine, à cause de ça), je me suis redressé au prix d'un violent effort, je suis descendu du lit, je lui ai expliqué le plus naturellement possible que ce n'était pas mon truc, le rapport avec une bite, au risque de lui faire de la peine (mais dans un duel il faut savoir mettre de côté ses états d'âme), je me suis rhabillé lâchement et je suis sorti en disant juste au revoir et sans trop la regarder, comme un sale type (on change). Pourtant elle avait vraiment une petite bite, mais c'est pas la taille qui compte.

Alors depuis, bien sûr, je fais gaffe. En fait non, je me trompe. La dernière fois que je suis allé voir une pute, c'était plus tard, et c'est elle qui est venue me voir, et ce n'était pas vraiment une pute. Et c'était raté malgré tout. C'était un soir à Cannes, j'étais assis sur la Croisette, seul, et mal en point dans tous les domaines (argent, sexe). (Dans un domaine pourtant, j'étais un véritable prince : j'étais jeune, je n'avais aucune responsabilité, et un océan de vie devant moi. Malheureusement, comme un couillon, je ne m'en rendais pas compte.) Après quinze jours à traîner dans le coin, l'hôtel miteux payé, il ne me restait en poche que 15 francs et le billet de retour en train vers Paris. Bref, ça n'a aucun rapport. Enfin si : je serais bien allé voir une pute mais je ne pouvais pas, donc. Pourtant, ça m'aurait fait du bien, car depuis mon arrivée sur la Côte je tourbillonnais dans un tourbillon de seins et de culs magnifiques, mais j'avais beau me débattre et agiter mentalement les bras en tous sens, je ne parvenais pas à m'emparer d'une femme pour la déshabiller et la baiser. Quand on n'a pas d'argent pour aller dans les endroits où attendent les belles filles, et qu'on se sent incapable d'en aborder une à découvert, c'est un cauchemar, on flotte désespérément dans le vide, les mains tremblantes et les yeux fous, sans rien à toucher. Au bout de deux semaines, j'avais l'impression que le désir, à l'intérieur, avait fini par tourner : une sorte de bile acide se répandait maintenant dans tout mon corps et me montait à la tête. J'avais la nausée, je faiblissais, je n'arrivais plus à raisonner (quand je me disais, par exemple, que toutes les femmes ont une chatte (toutes, sans exception), ça me donnait, réellement, le vertige).

Dans ces cas-là, sérieusement, ce serait bien de voir une pute. (Enfants du monde, continuons le combat.)

Et justement, enfin presque, une femme d'une trentaine d'années (mince, les cheveux plutôt courts et plutôt blonds, pas mal) est venue s'asseoir sur mon banc de misère, une cigarette à la main, et m'a demandé du feu.

– Vous auriez du feu, s'il vous plaît ?

A cette époque-là, je l'ai dit, je n'avais plus toute ma tête. Toutes les femmes que je voyais avaient, à mon avis, furieusement envie de baiser. Alors, celle-ci, qui s'installait carrément à côté de moi pour me demander du feu (normalement on se contente de se pencher vers la personne, non ?), n'en parlons pas. C'était une salope de la pire espèce. Mais je n'ai rien dit (gentleman), et je lui ai tendu mon briquet allumé. Trois secondes plus tard, j'ai été moi-même épaté par la puissance redoutable de mon instinct. Elle a inspiré profondément la fumée, l'a soufflée lentement en regardant droit devant elle, comme si elle n'avait pas eu de cigarette entre les doigts depuis des mois, s'est tournée de nouveau vers moi et a prononcé sa deuxième phrase :

– En fait, je cherche une bite.

Je m'y attendais (je veux dire : je m'attendais à ce que ce soit une salope de la pire espèce), mais je suis tout de même resté quelques instants en suspension, comme le type qui reçoit une balle dans le ventre alors qu'il n'avait pas vu que l'autre avait un pistolet, sauf que là ce n'était pas douloureux. "Je cherche une bite." Que répondre à ça ? Ce n'était pas pas une question, mais il fallait répondre, je ne pouvais pas simplement hocher la tête ("C'est noté"). Alors que répondre ? "J'en ai une" ? C'est ridicule, tout le monde sait que j'ai une bite. Que tous les hommes, d'ailleurs, ont une bite (ça me donne moins le vertige, là, tiens).

– Ah ?

C'est ce que j'ai fini par choisir, comme réponse, en pensant que les mots comptent peu, parfois, et qu'il est des situations où l'intonation rend mieux les émotions (ce n'est pas facile sur une seule syllabe, mais j'ai tenté d'y mettre un peu d'étonnement, pas mal d'intérêt et beaucoup d'amusement (n'étant acteur que de second rang, qui dose mal, ce "Ah ?" que je n'avais jamais répété m'est sorti de la bouche tout dégoulinant d'intérêt, aussi pauvre en étonnement qu'en amusement, et m'a donné l'air d'un gros vicelard mal rasé qui croise une poulette (mais ça ne l'a pas dérangée, la poulette, elle voulait une bite et semblait se foutre éperdument de ce qu'il y aurait autour))).

– Mais une grosse bite.

– Ah ?

– Tu crois que tu peux faire l'affaire ?

Comme je tardais à répondre, elle m'a posé une main longue et fine entre les jambes et s'est mise à palper ma candidature en spécialiste, très concentrée. Personne ne venait à droite, personne ne venait à gauche.

– Bon, allez, ça ira. Et t'inquiète pas, je ne suis pas une pute. On va dans ma voiture ?

J'ai accepté aussitôt. Je perdais toute notion des choses, toute sensation de repères, je l'ai suivie jusqu'à une sorte d'Opel garée tout près. Elle s'est assise derrière le volant, et moi sur le siège passager (qui m'allait bien). Quand elle a allumé le plafonnier et pivoté vers moi en souriant (salope), j'ai défait ma ceinture, mon bouton, ma braguette, et, même si ça paraît assez direct et trivial à dire comme ça, j'ai sorti ma bite.

– Eh ben dis donc, t'es pas farouche, toi, au moins.

Farouche ? Bien sûr que non, je suis pas farouche. Il manquerait plus que ça. Je meurs d'envie de baiser depuis des semaines, je n'ai pas les moyens financiers ni tactiques de convaincre une fille de me soulager, tout à coup une fille (justement !) tombe littéralement du ciel en me demandant si par hasard j'ai pas une bite, et moi je fais le farouche ? Je me refuse ? Ben tiens. Je n'ai plus de repères, de toute façon.

En la regardant, j'ai remarqué qu'elle avait des traces blanches sur le visage. J'ai voulu réfléchir, mais j'ai senti que ce n'était pas la peine de faire semblant : cette fille avait, oui, du sperme séché sur les joues et le menton.

– Non, je ne suis pas très farouche, non.

– Attends, on ne va pas faire ça sur la Croisette, quand même. On va aller un peu plus loin.

Je me suis, comment dire, rajusté (un peu gêné, faut reconnaître), et elle a démarré. J'étais un peu refroidi par les traces de sperme, mais finalement je me disais que ce n'était qu'un détail (toutes les femmes qu'on baise se sont fait baiser la veille ou la semaine d'avant – ça se voit moins, c'est tout). Il suffisait que je n'y pense pas, que je ne regarde pas trop sa tête. Cinq minutes plus tard, elle se garait près d'un petit jardin public, dans le centre obscur de Cannes. Elle a coupé le moteur, éteint les phares, allumé le plafonnier, pivoté vers moi : j'ai défait ma ceinture, mon bouton, ma braguette et j'ai sorti ma bite (en spécialiste). Elle s'est jetée dessus amoureusement – avec impatience et calme à la fois – et a commencé à me sucer. Parfait. J'étais content. C'est peu dire. (En même temps, quand on en rêve depuis deux semaines et que soudain voilà on y est, on se dit que c'est bien, évidemment, mais que ça n'a rien non plus de si extraordinaire, on se fait sucer par une fille, bon, ça nous est déjà arrivé souvent, quand même, c'est très agréable mais on sait ce que c'est, pas de quoi errer dans les rues comme un forcené avec de la bile acide plein le corps). J'ai remonté sa jupe jusqu'en haut de ses cuisses, et au moment où j'allais glisser deux doigts sous sa culotte (blanche), elle a repoussé gentiment ma main, sans sortir ma bite de sa bouche.

– Non, attends, pas tout de suite, a-t-elle articulé.

C'est encore un mec ? Si oui, il n'y a pas à tortiller, j'ai la poisse. Mais non, si cette fille est un mec, avec le visage et le corps qu'elle a (un visage et un corps de fille, vraiment), ma mère est un camionneur et plus rien ne sert à rien dans la vie, on part à la dérive. Profitant qu'elle changeait de position pour prendre ma bite dans l'autre main, j'ai tout de même lancé, vif et fourbe, une main vers sa culotte, comme le caméléon sa langue vers une libellule, et me suis assuré en un éclair qu'elle n'avait pas de bite en dessous mais, chose promise, allégresse, une chatte.

– Attends, attends, tout à l'heure. Laisse-moi mouiller ma culotte, je veux te faire jouir d'abord.

J'allais lui expliquer que j'aimerais autant garder un peu d'énergie pour la suite quand, par la vitre, j'ai aperçu deux têtes d'hommes qui émergeaient d'un buisson du jardin. Tournées vers nous. Sales têtes de vicelards mal rasés, dans l'ombre. La poisse. Un traquenard ? Un réseau organisé ? Non ? Je me serais laissé...

– Regarde.

Elle a lâché ma bite à contrecoeur et s'est redressée sur son siège en essuyant la salive sur ses lèvres.

– Oh non, merde ! Bon, on va chez moi, on sera plus tranquilles.

Excellente idée, j'ai pensé. Pas de traquenard, pas de gang dont je serais le pigeon, elle doit simplement venir ici souvent, mais là on va chez elle. Je vais chez elle, moi. Excellente idée. On sera très bien chez elle, beaucoup plus tranquilles, parfait. Je vais la baiser comme le soir de notre mariage, je vais la retourner de tous les côtés, je vais la renverser par terre et la mettre à quatre pattes, partout chez elle. Excellente idée. Elle redémarre en laissant une main sur ma bite. Je suis extrêmement satisfait. Elle sort de Cannes, conduit et me branle en même temps, traverse un genre de forêt dans la nuit. En fond mental je me demande où nous allons, j'espère qu'elle n'habite pas trop loin.

– Surtout, tu me préviens avant de jouir.

– Oui, oui.

J'essaie de ne pas trop réfléchir à des trucs parasites, car je sais qu'elle a envie que je jouisse (après, enfin, on pourra baiser), j'essaie d'oublier la voiture, la route et la durée du voyage, j'ai remonté sa jupe sur sa taille, je me concentre sur ses cuisses et sa culotte, sur sa main qui me branle (salope), et cinq ou six kilomètres après la sortie de Cannes, je déclare :

– Ça y est, je vais jouir.

Elle pile sur le bord de la route, plonge entre mes jambes et avale tout voracement. Puis elle se redresse et savoure l'instant en déglutissant, souriante, les yeux rêveurs, comme si pour elle rien n'était meilleur au monde. J'assiste, pantelant, tout sourire. Elle récupère un peu de sperme sur ses lèvres et dans sa bouche, en éprouve la texture et la fluidité entre le pouce et l'index, allume le plafonnier pour en apprécier la couleur (je vois un amateur de vin qui lève son verre à hauteur de ses yeux pour contempler la robe d'un grand cru), et donne son verdict :

– Génial. Juste comme il faut. J'adore ça.

Quand elle reprend la route, je ne peux m'empêcher de ressentir une certaine fierté : c'est manifestement une experte, j'ai vécu jusqu'à maintenant sans me douter un instant que mon sperme avait de telles qualités (je ne serai plus tout à fait le même homme). Elle passe deux vitesses et recommence aussitôt à me branler. Bien entendu, ça ne donne pas de grands résultats.

– Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne bandes plus ?

– Euh... non. Enfin si, mais bon, pas tout de suite.

– Quoi ? Je ne t'excite plus ?

– Si ! Mais je ne sais pas, il faut un petit moment pour récupérer, non ? C'est comme ça, c'est...

– Ben alors toi... T'es bizarre. Bref, on va chez moi. Ça ira, chez moi, t'es sûr ?

Qu'est-ce que c'est que cette cinglée ? Cette enragée ? Elle doit connaître les hommes, pourtant, non ? Ou bien elle ne tombe que sur de véritables monstres ? Ou c'est moi qui suis un tocard ? Qu'est-ce qui se passe ? Non, je ne suis pas un tocard. Je suis comme tous mes frères, les hommes, j'ai besoin de quelques minutes avant de pouvoir repartir à l'assaut de la femme. Pas vous, les gars ? Les amis ?

Encore sûr de mon bon droit, encore à peu près confiant, je me tais néanmoins pendant le reste du trajet. Nous roulons en silence un bon quart d'heure, jusqu'à une grande maison isolée en pleine campagne, à une trentaine de kilomètres de Cannes environ. Notre Opel franchit le portail et s'arrête au bout de l'allée de graviers (qui ont crissé sous les pneus). Ce n'est qu'après être sorti et avoir claqué la portière derrière moi que je réalise que je ne peux plus rentrer seul (à moins de parcourir 30 kilomètres à pied à travers une forêt la nuit, ce qui n'est pas mon genre). J'ai intérêt à ce qu'elle soit dans de bonnes dispositions au moment où j'en aurai marre et ressentirai le besoin de partir. Je la suis à l'intérieur de la maison, en regardant son cul onduler sous la jupe.

Je ne vois qu'une chose en entrant : au beau milieu de la vaste salle à manger, trône un grand lit carré. Ensuite, je vois une deuxième chose. Dans un coin à gauche, sur un fauteuil de cuir, est assis un homme qui nous sourit.

Malheur. Hier, je suis passé prendre un verre au Flore avec ma femme Anne-Catherine. Nous avons croisé Stéphane Million et Frédéric Beigbeder, qui buvaient du gin. Ils m'ont appris, à ma grande stupeur, qu'il fallait absolument que je rende ma nouvelle aujourd'hui, car tous les textes partent à l'imprimerie ce soir. Je suis coincé : il doit se passer encore plein de choses après ma découverte de ce type goguenard dans son fauteuil (au moins 7 ou 8 feuillets, je pense). Or cet après-midi, il faut absolument que j'aille acheter des chaussures pour mon fils Ernest aux Galeries Lafayette (ça ne paraît pas très important, comme ça, mais celles qu'il a sont vraiment trop petites, il marche avec les pieds tout tordus). Et de toute façon, je n'écris pas très vite, et même si je sacrifiais ses jeunes orteils sur l'autel de la bonne conscience littéraire, je ne pourrais pas rédiger correctement 7 ou 8 feuillets avant ce soir. Donc je suis obligé de laisser l'histoire inachevée. Mais je ne serai pas le premier. Hier soir j'ai fini le Dernier nabab, par exemple. D'ailleurs fini c'est vite dit, puisque justement c'est un roman inachevé – et ça ne m'a pas gêné tant que ça, en fin de compte. Alors si Fitzgerald le fait, pourquoi pas moi ? (On est très proches, Fitzgerald et moi. On a un peu le même style.) C'est vrai qu'il est mort, lui, tandis que moi je dois juste aller acheter des chaussures pour mon fils aux Galeries Lafayette : c'est pas pareil. Et c'est vrai que le Dernier nabab aurait été, achevé, un livre magnifique (l'avion qui s'écrase dans la montagne, la carlingue et les corps ensevelis sous la neige qu'on ne retrouve que bien plus tard, Monroe Stahr, après la vie, qui passe plusieurs mois dans le froid et le silence avant d'être récupéré par les hommes et la mort : magnifique), alors que là c'est juste un assez beau livre. Je suis désolé, j'aurais préféré finir cette nouvelle (il se passe plein de trucs fantastiques dans la deuxième partie, pas un avion qui s'écrase dans les neiges éternelles mais presque), je l'ai commencée trop tard, j'ai traîné (et ce n'est pas faute d'avoir été rappelé à l'ordre par Million). Je proposerai peut-être la suite pour le prochain numéro de la revue, ou je reprendrai toute la séquence dans un prochain roman, je ne sais pas. Je suis désolé, mais je suis le premier à m'en vouloir. Ça m'énerve sincèrement, de m'arrêter en plein milieu, comme un feuilleton dans Nous Deux. C'est pas sérieux. Putain... C'est n'importe quoi, bordel.

© Philippe Jaenada, 2003