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LA BELLE VIE EN COULEURS

Vu d'à-côté, vu de loin, rien n'est plus plouc, rien n'est plus ringard, glauque et déprimant que le tiercé. Demandez autour de vous – ou simplement demandez-vous. De la même manière qu'on sent de la vitesse dans les lettres GTI, ou de la peur dans les lettres CHU, les lettres PMU suintent le cafard, la franchouillardise et la grisaille. Pourquoi ? C'est sans doute lié aux années 50 (le tiercé a été inventé en 1954, le 22 janvier, par André Carrus), époque où la France a commencé à rapetisser; ou bien c'est lié au dimanche, triste dimanche : autrefois, le tiercé n'avait lieu que le dimanche – tout le monde enfant est passé une fois au moins, peut-être pour accompagner son père, dans l'un de ces sordides enclos où de grosses silhouettes sombres à casquette et clope au bec, étrangères et bougonnes, poinçonnaient minutieusement des tickets roses avec une pince métallique, petite activité solitaire d'épicier de la chance, dans l'une de ces pièces borgnes qui sentaient le mégot, le Ricard ou le côtes-du-rhône, le vieux mâle et l'espoir pathétique. Pour beaucoup de gens, le tiercé c'est la tristesse, c'est la honte.
En réalité, c'est exactement le contraire. Il suffit (comme pour à peu près tout dans la vie) de faire un pas, un petit pas, pour découvrir que les choses ne sont pas ce qu'on croit. Dans beaucoup de domaines, c'est difficile (l'amour, le sexe, la vie en société, le travail). Pour le tiercé, c'est facile. Il suffit de faire le pas entre le tiercé et les courses de chevaux. L'avantage, c'est qu'on sait où ça se trouve, les courses de chevaux : dans les hippodromes. Il suffit donc de faire un pas vers un hippodrome (Auteuil (obstacle), Longchamp, Saint-Cloud ou Chantilly (plat), pour ce qui est des courses de galop – pour le trot, c'est à Vincennes, par exemple), et de pénétrer à l'intérieur. (C'est simple, non ? Alors que pour le sexe ou la vie en société, allez savoir dans quelle direction il faut le faire, le pas qui permet de comprendre. On regarde de tous côtés, on est perdu.)
Là, entre le rond de présentation (où les chevaux défilent avant la course pour que les parieurs les jaugent, où les propriétaires et les entraîneurs donnent leurs ordres aux jockeys), les guichets (où les parieurs misent bien plus que de l'argent), les tribunes (où l'on assiste impuissant, hystérique ou tétanisé, au spectacle de la vie, qui mêle force et chance, humilité, détresse, succès) et la piste (où des bêtes sublimes, montées par des petits bonshommes de toutes les couleurs, donnent tout ce qu'elles ont), on comprend tout. On est dans un autre monde. Ou plus exactement dans une maquette du monde, simple et distrayante, où l'on peut tout comprendre.
La saison de galop à Paris débute en mars, quand le soleil reprend de la hauteur, et s'achève en novembre, quand l'hiver écrase tout – les galopeurs sont des pur-sang, alliages de muscles et de cristal, trop fragiles pour courir quand il fait froid (les trotteurs, eux, sont des demi-sang et trottent par tous les temps). Pénétrer sur un hippodrome au printemps, c'est d'abord entrer dans la couleur : le vert vif des pistes et des pelouses, partout, et les casaques des jockeys, rouge, jaune, bleue manches roses, orange étoiles mauves, rayée bleu-clair et jaune toque verte. Ensuite, c'est se laisser glisser au milieu des gens, et regarder autour de soi : la foule des parieurs, rayonnants en début d'après-midi, des cadres, des marquis et des clochards, des vieillards et des gamins, des couples un peu timides, des fatigués, des cadors et des mystérieux, tous sûrs d'eux, leur Paris Turf en main, tous au début d'une nouvelle ère; et au coeur du rond de présentation, les propriétaires et leurs femmes élégantes, jolies ou apprêtées, sémillantes, beaux objets, les propriétaires confortablement installés dans le luxe et l'insouciance apparente (il faut être assez riche et passionné, pour posséder des pur-sang, car ça ne rapporte rien, pas d'argent du moins, jamais); près d'eux les entraîneurs, souvent d'anciens jockeys grossis, des malins en tout cas, des coriaces, des types faits de cuir et de crin, nerveux, parfois inquiets mais robustes – on sent qu'il en faudrait beaucoup pour les faire flancher; cernés par les propriétaires et les entraîneurs, les jockeys multicolores, menus et fiers, secs, avec de l'inquiétude au fond des yeux (rutilants, mais quelque part en dessous, cassés) : ils sont dans la lumière, souffrants (ils se lèvent à cinq heures tous les matins, ne peuvent pas manger ni boire ce qu'ils veulent, travaillent comme des chiens et se font insulter s'ils finissent quatrième) et savent que tout peut s'éteindre d'un jour à l'autre; enfin, les lads tournent dans le rond avec les chevaux, chevaliers déchus à la triste figure, pour la plupart, épuisés, résignés, pleins d'espoirs déçus : ils étaient trop grands, trop lourds pour être jockeys ou pas assez bons, trop modestes pour être entraîneurs, ou pas assez bons.
Tout ce monde flotte dans l'odeur du cuir et du crottin, de la cigarette, du cigare, du parfum et du papier journal.
Les bruits de sabots rythment l'après-midi, claquement paisible sur le béton du rond, puis roulement sourd et puissant sur l'herbe de la piste : déferlement d'envie vers le poteau, et les cris des parieurs.
Pénétrer sur un hippodrome, c'est aussi entrer dans le monde du jeu. Il faut choisir un cheval, mettre de l'argent dessus, le plus d'argent possible, puis regarder le spectacle, hors du temps jusqu'à la ligne d'arrivée, et constater : gagné ou perdu ?
Il faut choisir un cheval. Les regarder passer au rond, cherchez celui qui semble en forme, dont le poil brille et les muscles saillent (certains jouent ceux qui ont de grandes oreilles, ou des yeux expressifs), en repérer un et consulter son Paris-Turf pour tout savoir de lui – le poids qu'il doit porter, sa place à la corde, sa distance de prédilection, ses dernières courses, son jockey, son entraîneur, le terrain qu'il affectionne, souple ou lourd ? –, écouter les tuyaux qui circulent, ou bien choisir de ne pas les écouter (un dicton turfiste dit : "Le seul outil nécessaire pour gagner aux courses, ce sont les boules Quiès"), poser des questions aux lads et aux jockeys qui défilent : "Il est bien ? – Pas mal, mais il ne va pas dans le lourd." "Une petite chance ? – Non." "On peut le mettre à la gagne ? – On peut." Il faut trier, organiser, soupeser ces innombrables paramètres, les associer, les mélanger – et décider. Comme sans arrêt dans la vie. Ou alors simplement choisir celui que l'on "sent", mystérieusement. Ou celui que l'on aime. J'ai eu, sans vraiment comprendre pourquoi, des passions pour des tocards (qui me l'ont rendu ou non) et pour des cracks (Suave Dancer, par exemple : j'ai assisté à toutes les courses de sa courte et fulgurante carrière, en 91, j'étais au bord de la piste à le pousser, il a tout gagné, il effaçait les autres en quelques foulées, une accélération foudroyante – il est mort quelques années plus tard, jeune encore, dans un pré, comme il a vécu : frappé par la foudre).
Ensuite, on marche vers le guichet, lentement, car c'est là, sur ces derniers mètres, que tout se joue. On peut changer d'avis à deux pas de la caisse. Le 3, Danseur Écossais. Ou le 5, Key Largo. Non, le 3. Danseur Écossais. Il va gagner. Sûr. Et on joue le plus d'argent possible, c'est-à-dire un peu plus que ce qu'on peut se permettre. C'est facile, l'argent n'a pas la même valeur sur les champs de courses qu'ailleurs. Il ne sert qu'à s'offrir de la chance, qu'à tenir en suspension jusqu'à la prochaine course. Un soir, j'ai croisé dehors, dans un supermarché, un type que j'avais vu jouer cent, deux cents euros devant moi sur un seul cheval, gagner cinq cents, perdre six cents euros dans les trois courses suivantes : ce soir-là, il prenait pour son repas du soir deux tranches de jambon premier prix, avec de l'eau dans le paquet – le lendemain à 13 heures, la belle vie où rien ne compte recommencerait, il jouerait des centaines d'euros avant de retourner, à la tombée de la nuit, à son existence misérable. Sur un hippodrome, l'argent ne vaut plus rien. Ça fait du bien.
Enfin, c'est la course. On n'est plus soi-même pendant trois minutes. On est un cheval, un jockey, une couleur, on flotte ailleurs que sur terre, on crie comme un fou. Le temps n'existe plus, la misère du monde n'existe plus. Je ne sais plus qui disait (peut-être Léon Zitrone) que si sa femme le quittait, il irait sur un hippodrome et oublierait sincèrement, durant quatre heures, que sa femme l'a quitté. C'est vrai. On oublie absolument tout pendant un après-midi sur un hippodrome, les problèmes d'argent, les maux de ventre, la mort de ceux qu'on aime. (Je ne sais plus, c'est soit Léon Zitrone, soit moi : un des deux.) Le temps s'arrête, et tout ce qui va avec.
L'argent est vaincu, le temps est vaincu : rien n'est plus fort que les courses de chevaux. Ce qui se passe dans un hippodrome, je n'exagère pas, c'est la vie absolue. Avec des drames sans conséquence, des triomphes de quelques minutes, de l'espoir facile, des gains qui enivrent et des désillusions éphémères, avec de la couleur et des cris. C'est comme la vie, mais en mieux.

© Philippe Jaenada, 2005.