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Préface de Bois sans soif
(François Perrin, Ed. Rue Fromentin, 2014)

 


    Je n’aime pas les préfaces. Je ne les lis jamais, les préfaces m’énervent. Leur présence avant le texte, avant ce qu’on veut lire, est un mystère pour moi. Au mieux, elles ne servent à rien, elles permettent juste à leur auteur, en première partie de l’autre, le vrai, de se faire mousser un peu, r’gardez, les mômes, je vous introduis ça à la cador, comme à la parade, je suis le caviar avant le saumon ; ou bien, s’il est humble, simplement de vous convaincre qu’il faut lire les pages formidables qui vont suivre, ce serait une très regrettable erreur de ne pas vous y plonger dès la fin de cette courte et modeste introduction (il faut donc imaginer un lecteur qui risque, après avoir acheté et ouvert le livre, de le balancer sans le commencer parce qu’on ne l’y encourage pas au moment décisif – une jolie fille croisée dans une soirée vous attire, vous réussissez à la séduire (c’est pas tous les jours), elle vous amène chez elle, vous offre un verre de bon whisky, se déshabille lentement devant vous tandis que vous le sirotez, le désir en hamac, et lorsqu’elle est toute nue, sublime, la bouche humide entrouverte, une amie à elle surgit hors d’un placard, en survêtement, se plante face à vous et vous prend fermement par les épaules : « Tu sais, tu devrais coucher avec ma copine, elle est formidable au lit, je t’assure, tu ne le regretteras pas ! ») ; au pire, la préface dévoile le livre, déflore, gâche le plaisir, tu vas voir à un moment il se passe ça, je te raconte pas l’émotion qui va te tomber dessus, mais vers la fin, incroyable, on comprend qu’en fait c’était un rêve : c’est agaçant, on lui en veut, à l’auteur de la préface, on te le renverrait bien écrire des poèmes pour sa tante, ou alors si on l’apprécie par ailleurs, la seule possibilité qui reste, c’est de se la garder pour après la lecture du livre, sa préface – c’est ridicule (on se sent comme dans une cafétéria d’autoroute, quand on est obligé de manger l’avocat aux crevettes après le steak haché sauce poivre, parce que sinon ça va être froid). Au mieux comme au pire, je t’en foutrais, des préfaces. Mais là, c’est pas pareil. (Cela dit, dans le genre qui sert à rien, en voilà une qui commence bien.)
    C’est pas pareil, indéniablement, parce que les trois trucs que je préfère au monde (si on met de côté les choses intimes, comme la famille ou la levrette), ce sont les bars, les livres et François Perrin – du moins la notion de François Perrin, car pour être honnête, on ne se connaît pas tant que ça. Me trouver dans un bar avec François Perrin, comme ça arrive de temps en temps, on n’est déjà pas loin de mon nirvana – mais c’est du nirvana volatile, ça reste furtif, ça manque de noir sur blanc. Un livre sur les bars (pour simplifier) écrit par François Perrin, là, je peux réfléchir trois jours assis dans la pénombre, j’aurai du mal à imaginer plus conforme à ce que j’attends de l’existence. Ça ne se produit qu’une fois dans une vie d’homme, ce genre de concours de circonstances, de croisée parfaite des principaux plaisirs. Alors la préface, que j’aime ou pas le principe, je la fais (il serait temps). Je la fais, et la tête haute, et le coeur pimpant. Car attention, on n’a pas là le petit livre sur les bistrots, le journal impressionniste du promeneur de comptoir, le vague traité de picologie à l’usage des buveurs de tilleul. Bien loin de là. On a dans les mains, tombé du ciel, le plus complet, le plus précis des manuels de vie en milieu baristique, comme dit François. Mais pas que. Car si l’on y trouve, reconnaissant, descriptions et analyses exhaustives des forces et faiblesses en présence de part et d’autre du comptoir (amateurs de liquide d’un côté, du simple passant translucide au consistant Client Mémorable, et professionnels de l’autre, du barman débutant, le Stagiaire Prometteur, au Super-Héros de la pompe, doté de pouvoirs aussi surnaturels qu’essentiels, tels la Vision-PériphériqueTM ou le Bon-SensTM) et bonne étude des interactions possibles, des rapports, tensions et liens qui se créent entre eux dans l’espace de boisson ; si l’on y profite aussi d’un catalogue raisonné quoique judicieusement subjectif des différents types d’établissements, et d’une étude comparative et sensorielle des multiples breuvages disponibles sur zinc et de leurs effets sur l’âme ; on approche également de près dans Bois Sans Soif le coeur et l’esprit de l’auteur, qui valent le coup d’oeil plutôt deux fois qu’une ; on s’y enivre (le mot fait lourdaud ici mais n’est pas trop fort, ni choisi pour faire le mariole) d’une écriture magnifique, à la fois fluide et forte, toujours en équilibre (ça y est, j’incite, je fais de la retape, c’était couru), une écriture de whisky sur la langue, qui fait tourner la tête et donne envie de boire encore – une écriture improbable, utopique (et pourtant non), d’alcoolo sobre ; on y apprend surtout, avec l’impression distrayante d’observer simplement une maquette, vue d’en haut, un petit bistrot avec des petites personnes dedans, on y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. Qu’on m’ôte les coudes si j’exagère. Car bien sûr, le bar, les habitués et ce que leur servent les barmen, tout ça s’extrapole d’un battement de paupière, tout ça n’est rien d’autre que : le monde, les gens et ce dont ils se nourrissent au cours de leur existence. (Et voilà, je dévoile, je déflore, je suis un misérable.) Bois Sans Soif est un livre, allons-y sans doseur, qui permet de comprendre l’être humain. Qui familiarise sans faire peur, qui rend son lecteur lucide, indulgent, expert, tranquille. (C’est un sacré livre, il n’y en pas des brouettes dans le genre.) Penser que ça ne concerne que le comptoir, ses alentours immédiats et leur population sirotante, ce serait comme dire, je ne sais pas, que les fables de La Fontaine sont destinées à l’éducation morale et philosophique des animaux.
   Il aura fallu que j’en écrive une pour comprendre enfin l’intérêt des préfaces. Car celle-ci a servi à quelque chose, a servi à quelqu’un : moi. (Donc une préface est utile à son auteur, c’est déjà ça et le mystère est résolu.) Elle me donne la possibilité (la joie vaniteuse mais profonde), même si je ne tiens que le rôle du rideau, d’apparaître dans ce livre (unique) que vous tenez entre les mains. C’est pas donné à tout le monde, et je n’en suis pas peu fier.

© Philippe Jaenada, 2014