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LA CARTE POSTALE

Ma soeur,

Je t'écris d'Espagne, où nous mijotons depuis dix jours sous un soleil nucléaire. Je ne sais pas ce qui nous a pris de venir ici, mais tout est réuni pour nous abattre. J'avais choisi ce petit village (sur Internet, ça ressemblait à un petit village) au sud de Carthagène, parce que c'était le seul endroit des mille et quelques kilomètres de côte méditerranéenne qui ne paraissait pas massacré par les tours de béton et les restos préfabriqués, ni infesté de consommateurs en bermuda. Mais le béton et le préfabriqué, ici, sont horizontaux (c'est l'ingénieux moyen qu'ils ont trouvé pour que ça ne se voie pas de loin, ni sur les photos quand on les prend accroupi) : où qu'on tourne le regard, on tombe sur une cinquantaine de cubes rose pâle, à gauche, une cinquantaine de jaunes à droite, bleu ciel devant ou vert clair derrière. Il n'y a pas grand monde, et ça se comprend - les consommateurs en bermuda préfèrent les tours, on y est bien groupé. De toute façon, pour descendre si bas le long de la côte dans le seul but de trouver le charme d'un parking de centre commercial, il faut être un peu crétin - nous, donc (mais on ne savait pas) on voyait une vieille maison et deux palmiers, sur Internet, je te jure. Pour ne pas laisser le décor nous écoeurer tout seul, les habitants nous détestent. Quand on entre à l'épicerie, le couple qui tient cette sous-boutique de station-service ukrainienne nous détériore du regard, sans un mot, sans répondre à notre élégant « Buenos dias », comme si on venait de rouer leur fille de coups et qu'ils n'avaient pas le droit, pour une raison mystérieuse, d'alerter la police. Ils ne vendent, très cher, que des produits qui propulsent Leader Price vers l'excellence, mais il n'y a rien d'autre à moins de dix kilomètres. Dans les restaurants, c'est la même chose : on nous méprise (tu sais que je ne suis pas parano), on nous écrase dès l'entrée, on nous fourre dans un coin en silence et on nous sert, à des prix extraterrestres, de faux plats typiques apparemment préparés trois semaines plus tôt et conservés sur le rebord d'une fenêtre. Ils pensent sans doute que c'est nous qui avons construit tous ces cubes roses et jaunes (d'une certaine manière, ce n'est pas faux - mais d'une autre, si, quand même). Alors qu'à Séville, l'an dernier, tout était si beau, et tout le monde si aimable et classe, ici, les hommes ont l'air de patauds bornés, introvertis en marcel, et les femmes de mégères irascibles. Et puis elles sont grosses, tu ne peux pas imaginer. (Grosses et furax - elles n'arrêtent pas d'engueuler leurs maris.) En dix jours, je n'ai pas vu une fille de plus de 15 ans (ce n'est pas une façon de parler, c'est vrai) qui ne soit pas étouffée par la graisse, ventrue, difforme, avec un cul d'hippopotame et des bras comme des jambons. Sur la plage, c'est le cauchemar panoramique, des barriques en maillot à perte de vue, de tous les côtés, des légions de dondons adipeuses et autoritaires qui s'avachissent sur le sable ou se dandinent lourdement vers la mer. (Cela dit, la dixième fois que j'ai grogné « Non mais regarde ce monstre, encore... », Anne-Catherine a souri et je me suis souvenu que je n'étais pas exactement mince et musclé : je me suis vu, là, étalé dégoulinant sur ma serviette avec mon gros ventre, pâle et gras, et critique, baleine échouée qui se moque des hippopotames.) Ernest, lui, s'amuse comme un dingue, il passe son temps dans l'eau avec son masque. Les cubes verts et bleu ciel l'indifférent complètement, il ne mange que des calamars frits qu'il trouve délicieux, l'accueil revêche dans les commerces lui passe à travers, et il ne prête aucune attention aux balourdes aboyeuses ni à leurs petits maris rugueux : il s'amuse à chercher de beaux coquillages et des poissons, et se fout royalement du reste, de tout ce qui cloche autour. Il a de la chance.


Ph.

© Philippe Jaenada, 2007.