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Des femmes qui tombent,
de Pierre Desproges
Préface de Philippe Jaenada

 



J’ai le chic, comme disent les jeunes, pour me mettre dans des situations ridicules. Inutile de remonter bien loin dans le passé pour illustrer ça. Quand Points réédite Des femmes qui tombent et me demande si je suis d’accord pour en écrire la préface, qu’est-ce que je fais ? Je dis oui. (Je dis oui dans la seconde, de bon cœur, avec enthousiasme et plutôt deux fois qu’une, ce qui enfonce le clou de la déconfiture dans le tibia de mon étourderie – qui l’a bien cherché.) Alors que j’aurais pu, je ne sais pas, par exemple, dire non. Mais non, je dis oui, au contraire. Or si l’on prend une douzaine de secondes de réflexion tout à fait élémentaire (le genre de réflexion dont on est capable un matin d’hiver pluvieux, quand on n’est pas encore bien réveillé, que le voisin du dessus se crispe sur sa perceuse comme un forcené depuis une heure et qu’on a la grippe), on se rend compte sans problème que deux spécificités caractérisent principalement une préface à un livre de Pierre Desproges : c’est extrêmement difficile et ça sert à rien. (Il faut vraiment avoir la tête ailleurs ou la raison handicapée pour accepter de se lancer (avec enthousiasme) dans un truc extrêmement difficile qui ne sert à rien. Vous marchez dans la rue, un type vous aborde : « Si vous voulez bien, vous allez m’accompagner chez moi, je vais vous demander de compter les poils de mon hamster, c’est l’affaire de six ou sept heures. » Vous le regardez avec un bon sourire : « OK, pas de problème, allons-y. »)
Ecrire une préface à un livre de Pierre Desproges est extrêmement difficile car on se sent tout petit, mal à l’aise, on ne sait pas quoi dire, on a peur d’avoir l’air tarte et pataud : c’est un peu comme si on demandait au prof de guitare de mon fils, Pedro, de nous présenter Mozart vite fait, en ouverture du Congrès International de Musique Classique, Jour 1 : « Ses chefs-d’œuvre, ses génies » – en deux trois mots, te casse pas la tête. (Pour éviter toute confusion : Pedro n’est pas mon fils, c’est son prof de guitare. Mon fils s’appelle Ernest.) Et ça sert à rien car franchement, qui a besoin qu’on l’encourage à lire Desproges, qu’on le pousse ou lui fasse des courbettes ? Qui peut penser une seconde (à part les dirigeants de Points, mais il m’ont toujours paru un peu bizarres) qu’il est utile d’essayer d’entourlouper le lecteur à l’aide de quelques phrases adroites et sournoisement tournées, afin qu’il se retrouve à lire Desproges presque malgré lui, sans qu’il ait compris comment (qu’est-ce que je fais dans ce roman, ce préfacier retors m’a roulé dans la farine, ça m’apprendra, on ne m’y reprendra plus) ? Qui ? On n’encourage pas discrètement les gens à boire un verre de château Latour 82 ni à lécher les cuisses de Penelope Cruz (ou de Georges Clooney – même si, sans être sexiste, c’est moins fort, comme métaphore, je trouve), ils y courent d’eux-mêmes.
En plus, je n’aime pas les préfaces, je ne les lis jamais, et je suis sûr que je ne suis pas le seul, on ne compte plus les gens qui ne lisent pas les préfaces – et donc sur les doigts de la main ceux qui doivent être encore là, sur cette deuxième page : me voilà mal à l’aise, tarte et presque seul. Ça m’apprendra. Bref, le marteau et le clou sont prêts, on peut y aller.
Dans un livre, il y a deux choses importantes : le fond et la forme (je suis un virtuose de l’analyse littéraire). Pierre Desproges jongle avec, mélange et manie les deux comme personne, je pèse mes mots, et dans Des femmes qui tombent – son seul roman, si je ne me trompe (manquerait plus que je me trompe) – plus et mieux encore, du moins de manière plus ample, puissante et complexe, qu’ailleurs.
La forme, je m’excuse par avance, mais on aurait l’air de vouloir faire le malin et l’original à tout prix si on essayait de comparer ça à autre chose qu’à un feu d’artifice. Ça explose dans tous les sens et c’est de toutes les couleurs, je suis désolé, ça s’appelle un feu d’artifice. Et les feux d’artifice, plus il y a de fusées, de bombes, de bouquets, de cascades, de soleils, de comètes et tout le toutim sensationnel, mieux c’est. Desproges – qu’on associe pourtant souvent à la concision, simplement parce qu’il pense vite – est le contraire d’un écrivain minimaliste, de ceux dont on vante le style d’un air pénétré depuis quelques années, comme s’il était évident, incontestable, que la bonne littérature est forcément épurée, décantée, sobre et austère comme un marathonien dans sa salle de bain. Moins il y a de mots, plus c’est beau ? Idem pour la peinture et la danse ? Moins il y a de coups de pinceau? Moins on bouge ? Parfois oui, parfois non. Desproges, lui, est un savant fou, un cuisinier qui remplit la marmite en chantant, un jardinier hilare (même sous la pluie) qui virevolte au milieu des fleurs et des patates en alternant la pelle et les pincettes, et en lançant son chapeau. Pour ne prendre qu’un exemple : les adjectifs. Je suis à peu près certain de n’avoir jamais lu un auteur qui truffe, larde, bourre et sature à ce point son texte d’adjectifs. Il trouve toujours une petite place pour en ajouter un. Et peu importe que ça paraisse bancal ou maladroit, il s’en tamponne – ça lui plaît, même, je suis sûr. Quand il évoque un type bizarre tout seul dans une forêt la nuit, on se retrouve face à « l’étrange anachorète sylvestre nocturne » ; s’il peut associer cette profusion de précisions condensées au mystère élégant de mots tordus qui embrument, il y va gaiement, le chapeau vole : lorsque meurent les trois pharmaciennes du village de Cérillac, on déplore « l’anéantissement du gynécée apothicarial cérillacais ».
Ce qui est intelligent et remarquable, surtout, ce qui est agréable, c’est qu’il ne se prend pas au sérieux. Il faudrait être un tabouret de cuisine ou un rideau de douche pour ne pas s’en rendre compte : il s’amuse en écrivant, ça se voit (il est triste en même temps, certainement, mais il a la classe de se débrouiller pour qu’en revanche ça ne se voie pas). C’est parfois à peu près vide de sens, du moins ça sert principalement à faire plaisir, à jouer sur les sons ; à mettre un peu de musique (le flic doit retrouver le coupable qu’exigent « les bonnes gens du cru, à cor et à cri ») ; à dérouter le lecteur limier en lui faisant flairer des jeux de mots ou des contrepèteries qui n’existent pas (« Le boucher pâle déroute ») ; à faire glousser quand on ne s’y attend pas du tout (un personnage retrouve avec soulagement sa voiture, qu’il avait garée dans un bois : « La voiture de Jacques – qui l’eût mue ? – n’avait pas bougé. ») C’est parfois utile, même peu, il invente des verbes : « obséquioser », « condoléancer » (ça existe déjà, si ça se trouve), « bonsangmaiscestbiensûrer » (là, je suis plus sûr de moi). C’est parfois simultanément drôle, bien vu, beau et vrai, on peut difficilement demander plus : après la tétée, le bébé « arborait le faciès borné d’un aïeul de banquet hébété par une béarnaise au-dessus de ses forces ». C’est parfois, blague dans le tiroir, poétique ou philosophique, ou à cheval l’air de rien sur les deux : à propos de Néfertiti (dont il semble placer le buste au Louvre alors qu’il se trouve au Neues Museum de Berlin (je l’ai vu, j’en tremble encore), mais mieux vaut se tromper, quitte à faire exprès, que de ne pas en parler), dans sa cage de verre, statufiée depuis trois mille cinq cents ans, « le menton fier levé sur son cou admirable », il écrit d’une main apparemment légère qu’elle « continue de ne pas vieillir avec intensité ». Et quand il lui prend l’envie de décrire la vie sur terre en quelques mots, il se sert des œufs de moustiques qu’il vient de faire apparaître dans son histoire : « Ils disposaient de douze jours pour éclore, vivre, détruire, forniquer, pondre et mourir. »
Pour ce qui est du fond, j’entends d’ici grommeler les aïeuls de banquets hébétés par la béarnaise : « C’est n’importe quoi. » Ça en a l’air. Ça commence par des meurtres, en tout cas des morts inexpliquées (on approche ici du deuxième inconvénient majeur des préfaces : non seulement elles sont inutiles mais souvent, pire, elles servent paradoxalement à gâcher le plaisir du lecteur en dévoilant, de leurs petites voix fanfaronnes, ce qu’il ne faut pas dévoiler, comme le neveu crétin qui apporte à la foule émue et impatiente, vibrant en silence dans l’église, une photo de la future mariée encore hirsute, avec sa cousine Jennifer dans la chambre, qui se démène toute rouge pour accrocher son porte-jarretelles à ses bas – les préfaces nous spoilent le truc, comme dit ma grand-mère ; je vais faire de mon mieux pour éviter ça, je le jure, mais ce n’est pas commode), les femmes du village, car ce sont les femmes qui trinquent, tombent, comme le titre l’indique, les unes après les autres sans raison ni lien apparents, la police débarque, le médecin local mène son enquête parallèle, on s’installe confortablement dans un bon petit polar farfelu mais réglo, tout est normal dans le monde du mystère provincial et de la mort, on est bien, et soudain des moustiques surgissent de nulle part et du ciel tombe un extraterrestre (qui se transforme en bouteille de Chateauneuf-du-Pape). Il ne faut pas que j’en dise plus, mais on ne peut pas nier qu’a priori c’est n’importe quoi. Simplement, sans vouloir jouer les Knock de l’âme ni verser malencontreusement dans l’analyse psycho-crypto-divinatoire et pénétrante qui te ridiculise une préface en deux battements de paupières, il me semble qu’il n’est pas bien difficile de transpercer cet a priori et de s’apercevoir, en plissant les yeux, qu’en fait c’est tout ce qu’on veut sauf n’importe quoi. D’autres ont très probablement remarqué cela avant moi. Pierre Desproges a écrit ce livre deux ans avant que ne se déclenche son cancer, du moins qu’il ne s’en aperçoive. Ce qui meurt, ce sont les femmes. C’est ce qu’il aime, Desproges, les femmes, ce qui est le plus précieux, le bon côté de l’humanité – elles sont plus humaines que les autres. La part belle et sensible – et même moche et sensible –du village meurt. Et ne meurt pas n’importe comment, ce n’est pas de la mort normale, naturelle (si l’on considère que dans ce monde de dingues, un assassinat est une mort naturelle), c’est de la mort venue d’ailleurs (n’en dis pas trop, Philippe, ta grand-mère te regarde), d’on ne sait où, inexplicable, injuste et absurde, répandue par des petits trucs vicieux qui se multiplient à une vitesse effroyable sans qu’on puisse les en empêcher. Bref. Ce n’est pas n’importe quoi, mais alors du tout. La forme et le fond s’amalgament, et boum. En plus d’être drôle, léger, profond, lumineux, émouvant, fin, farceur, élégant, jongleur et pyrotechnique, Pierre Desproges est extralucide.
Mais sur le papier, dans l’œuvre, l’histoire se termine bien, sur un habile et amusant happy end (qui n’en a pas l’air, évidemment, il faut le relire deux fois pour en être sûr, car s’il y a bien deux choses que Desproges envoie au diable ou laisse aux lourdauds, ce sont le miel et les gros sabots). Le médecin-romancier est un as, on est sauvés. Dans la vie, moins. Et c’est bien dommage. Car si cette préface est plus longue que je ne l’avais prévu (j’étais fier de l’écrire, pour être honnête, du coup je me suis laissé emporter), en réalité, au fond de moi, sincèrement, la seule chose que j’aurais aimé pouvoir dire, qui remplace tout et tient en quatre mots, c’est : « Dans mes bras, Pierre ! » Mais je ne peux pas.


 

© Philippe Jaenada, 2016