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Il faut s'aventurer
(Préface d'
Aventures dans le commerce des peaux en Alaska, de John Hawkes)

 

     On n'est pas obligé de lire ce livre (encore heureux). Aventures dans le commerce des peaux en Alaska ? Objectivement, ça fait peur – ça m'a fait peur, en tout cas. Non, on peut tout à fait, en sifflotant d'un air détaché, faire un pas veule de côté et refuser de se laisser entraîner vers l'immensité blanche et froide, presque morte, qui sert de cadre intimidant (ou soporifique par avance) à ces centaines et centaines de pages, on a le droit de ne pas vouloir y passer, seul et grelottant dans son lit, des jours et des nuits à n'espérer croiser, au mieux, que quelques Indiens taciturnes, un renard, peut-être un ours, c'est toujours ça, et si on a de la chance, dans une caravane, deux ou trois filles lasses qui louent gentiment leur corps pâle. John Hawkes ne veut d'ailleurs forcer personne : loyal, fair-play, il prolonge sur une bonne cinquantaine de pages le voyage entre le Connecticut confortable et verdoyant, avec ses poulains qui galopent dans les grands enclos d'herbe fraîche et ses cours de tennis où bondissent des jeunes gens sains, souriants et bien coiffés, le voyage entre, donc, le Connecticut que quitte après la crise de 1929 un père qui sent bon l'after-shave, avec épouse et bambine, et le vaste désert de glace, insipide et rude, avec ses peaux de bêtes et ses putes perdues, où il les emmène sans leur demander leur avis. Contrairement à elles, épouse et bambine, on a largement le temps, nous, si on veut, de sauter du bateau en marche avant d'arriver à destination, où on se retrouvera coincé jusqu'à la fin de tout (l'avantage, quand on n'est que lecteur, c'est qu'on ne risque pas de tomber dans l'eau gelée (et de mourir, donc), il va juste falloir se trouver un autre livre). Et même encore à quelques secondes de l'arrivée au port, les vibrations d'un puissant coup de sirène du bateau font craquer le glacier monstrueux duquel on approche et dont une petite partie se détache : on peut encore, c'est la dernière chance, rester peinard sur ce morceau flottant et ne pas s'aventurer plus loin. Mais ce serait dommage, c'est peu dire. Et je suis bien placé pour en parler (c'est pour ça que j'écris cette préface, moi qui ne suis pourtant pas un spécialiste de l'exercice – et même qui n'aime pas les préfaces, pour être franc) : rien ne me tente moins qu'un vaste désert de glace insipide et rude. Avec des renards et des ours, en plus. J'y suivrais sans doute la (des ours en plus, oui, pardon) femme que j'aime, que je suivrais de toute façon sur Saturne ou en Allemagne, mais un type comme l'Oncle Jake, le père de la narratrice, Sunny (la bambine qui se laisse conduire docile, et bien obligée, dans "cet enfer destiné aux amoureux de la nature", grommelle-t-elle, et qui deviendra plus tard aviatrice et tenancière de bordel arctique (on sent qu'il se passe des choses, quand même, dans ce livre, ça commence à devenir intéressant)), un type droit et propre, hygiénique jusqu'au fond de l'âme, "toujours à se mêler de ce qui ne le regarde pas", grogne encore la bambine, égocentrique et radin, étranglé par ses principes moraux jusqu'à l'absurde, un type si rigide et distant que même sa fille doit l'appeler "Oncle Jake", alors là, non, je ne le suis pas, sûrement pas, qu'il y aille sans moi, ouste. Et cependant (on peut avoir les principes qu'on veut, ça ne sert à rien), je n'ai pas sauté du bateau. Je l'ai suivi. Le flair, on dira ce qu'on voudra... Le flair ou autre chose, d'ailleurs, peut-être une sorte d'affection, de tendresse malgré moi : il est égocentrique, rigide et tout ce qu'on veut, mais également loyal et courageux, deux qualités qui peuvent estomper pas mal de défauts agaçants. Bref, j'ai accosté avec lui, son épouse et sa bambine, à Juneau, Alaska, et si je dis que je ne l'ai pas regretté, c'est comme si je disais que ça ne m'embête pas de gagner quatre-vingts millions d'euros au Loto.
     Je ne veux pas raconter l'histoire (la personne qui fait ça dans une préface, je suis toujours pris d'une irrépressible envie d'en faire des copeaux), j'aimerais plutôt retranscrire ici, pour les hésitants que la banquise rebute, la liste détaillée de tout ce qui m'a plu (le mot est faible – de tout ce qui m'a passionné, remué, enivré) dans ce livre gigantesque et déconcertant, si gracieusement bancal, mais il faudrait alors le publier en deux tomes, un pour la préface, un pour le roman. Je dois choisir, trier à la diable, partial, tirer au pif dans le chapeau de mes admirations et balancer en vrac.
     Je peux dire au hasard que la narratrice est une petite fille puis une femme et que John Hawkes, non, pas du tout, mais qu'on a du mal à s'en convaincre tant il sait bien se mettre à la place d'une petite fille ou d'une femme, avec un naturel et une aisance qui laissent comme deux ronds de flan, il semble mieux les comprendre qu'il ne comprend ses frères les hommes et en parle encore mieux que des ours ou de la banquise (alors que c'est beaucoup plus complexe, les petites filles et les femmes), ce qui doit rassurer d'avance les hésitants glaçophobes dans mon genre: il va y avoir de l'âme de petite fille et de femme, dans ce livre. Il fait dire, par exemple, à Sunny, l'héroïne : "Me voilà donc assise, toute nue et pas mal faite, compacte comme du thon en boîte." Ça paraît tout bête mais, je ne sais pas pourquoi, il me semble qu'un homme normal n'aurait pas l'idée de mettre ces mots si justes et intimes dans la tête d'une fille. Loin des jolis corps compacts, je peux aussi parler à la va-comme-je-te-pousse de l'odeur immonde des poissons en décomposition que la famille transporte dans la cale de son petit bateau, et qui laisse deviner, nauséabonde, la fin des bonnes choses – qui fait sentir la fin. Ou bien, rien à voir, je peux parler de l'apparition étrange, inattendue, d'une certaine Mary Washington, l'apparition dense et violente d'une femme sublime et couverte de cicatrices, qui parcourt le monde aux commandes d'un grand avion argenté et qui se bat contre des ours, une femme invincible et omnisciente qui va tout détruire dans la vie de Sunny sans qu'on comprenne bien ce qui l'amène là et la pousse à faire ça (généralement, c'est dans la préface qu'on explique ce genre d'énigme, de secret de l'auteur, qu'on éclaire un peu le lecteur, mais moi, non, désolé, j'ai déjà dit que je n'étais pas un cador du genre, je ne peux pas vous aider – et ce n'est peut-être pas plus mal, le mystérieux n'est jamais superflu). Je peux encore parler de l'Oncle Jake (il me trotte dans la tête, finalement, ce pignouf), qu'on trouve sympathique presque malgré soi, d'abord parce que John Hawkes, fourbe talentueux, emploie une ruse pour nous le faire aimer : lorsqu'il revient de ses expéditions, du moins celles auxquelles on n'a pas été convié (même si on aime les renards, les Indiens presque éteints et la nature (j'ai tendance à l'oublier, mais après tout, on a le droit), ça ne dérange personne, je pense, de rester pendant ce temps un peu au chaud avec les filles des caravanes ou au resto du coin, chez Doug, à manger de gros steaks avec des boules de purée couvertes de sauce "épaisse et luisante comme du chocolat fondu"), l'Oncle Jake raconte en détail tout ce qui lui est arrivé – or on aime bien, évidemment, les gens qui racontent des histoires ; ensuite parce qu'encombré de ses innombrables défauts, il est un homme FORT, que c'est pile l'image du père, un homme imparfait mais fort, et qu'on aime bien avoir en tête l'image du père, ça calme, ça réconforte, ça aide. Finalement, il faut bien l'avouer, c'est lui qui reste à l'esprit quand on referme le livre, lui seul dans les grands espaces blancs, oublié par le reste de la planète, lui et cette sensation de tristesse et de beauté, d'échec bien sûr ("Le rêve est la source de toute ruine") mais de bel échec, bouleversant, humain. Encourageant.
     Si ces deux ou trois tentatives de bateleur débutant ne vous ont pas convaincu d'y aller en confiance (vous êtes coriace), de ne surtout pas sauter au dernier moment sur le petit bout de glacier qui s'est détaché mais de vous engager pour près de cinq cents pages sur le grand, je tente la prise à revers par surprise, il me reste une carte dans le chapeau, rien de très sérieux ni de majestueux, juste un petit truc qui passe l'air de rien, une phrase parmi des milliers, un détail – il n'y a pas que le diable, dans les détails. A propos d'une mère de famille blonde qu'a connue l'un des amants de Sunny, John Hawkes tape sur son clavier : "Faire l'amour avec cette femme-là, c'était comme manger une pêche sans noyau." Quelqu'un qui écrit ça, vous ne le suivriez pas jusqu'au fin fond de l'Alaska ?

 

© Philippe Jaenada, 2014