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Mélanie Laurent
(Madame Figaro, 04/07/14)
 


("L'urgence est déjà derrière nous", Photo : JB Mondino)

 

     La première fois que j’ai vu Mélanie Laurent, elle était assise sur l’herbe d’un parc, en plein soleil, un fromage énorme à côté d’elle. Un coulommiers, puisque c’était à Coulommiers, considérable et mal barré, le malheureux, qui perdait toute contenance dans la chaleur de juin. Mélanie en paraissait un peu contrariée, mais ne pouvant y faire grand-chose (on venait de le lui offrir, ledit coulommiers géant, car elle avait accepté d’être la marraine d’un petit Salon du livre en plein air, or malgré son air de fée que rien jamais ne peut prendre au dépourvu, Mélanie pas plus qu’une autre, quand elle sort de chez elle, n’emporte une glacière à tout hasard), sachant que le sort de son cadeau saugrenu était quasiment scellé, elle faisait avec : elle restait calmement à côté, détendue, à émettre sans s’en rendre compte cette lumière particulière, cette clarté qui se dégage naturellement d’elle.
     « L’urgence est déjà derrière nous », comme elle dit sur cette belle photo de Mondino où elle ne touche pas le sol (ses grosses et lourdes chaussures ne peuvent rien contre sa légèreté apparente, qui désempare la pesanteur) - dans le même ordre d’idée (je trouve), l’un de mes amis dit qu’un arbre paraît paradoxalement plus léger quand des oiseaux sont posés sur ses branches, l’urgence est donc déjà derrière nous, mais parfois il faut se faire une raison, notamment avec les produits laitiers au soleil, laisser passer et se contenter d’éclairer les alentours. Elle n’aime pas ça, Mélanie, la résignation, mais qu’est-ce qu’elle aurait pu faire ? Le manger, c’est tout. Allez manger un coulommiers de deux kilos quand vous sortez de deux heures à table et qu’il fait trente degrés. Impossible. Même pour la meilleure actrice du monde - car Mélanie Laurent, c’est moi qui décide, est la meilleure actrice du monde (ex aequo avec Émilie Dequenne - on a du bol, les deux meilleures actrices du monde sont françaises ; une Belge, bon, c’est presque pareil). En tout cas, c’était un tableau intéressant, un couple émouvant, cette jolie fille, posée comme une pâquerette au printemps sur l’herbe de Seine-et-Marne, et ce gros fromage en déroute. (Inutile de dire que je m’identifiais au second.)
     À la demande de Stéphane Million, l’organisateur, elle avait accepté d’être la marraine de ce petit Salon du livre de Coulommiers, bien que meilleure actrice du monde ex aequo et débordée à ce moment-là (c’était l’époque où elle faisait plein de trucs en même temps, des films qui sortaient, dont son premier en tant que réalisatrice, un disque, des concerts), parce que j’y étais invité et qu’elle aimait bien mes livres (on dira que je bombe le torse en écrivant cette phrase, et ce ne sera pas tout à fait faux - j’ai l’air ridicule mais personne ne me voit, je suis tout seul chez moi). La plupart des gens du coin présents étaient venus pour elle, on lui faisait signer des tas de petits morceaux de papier, tout le monde voulait une photo avec elle : nous, les auteurs assis aux tables dans le parc, derrière nos livres, servions surtout de figurants. Ça la gênait. Mélanie est sensible, vigilante et délicate. Au bout d’un moment, donc, embarrassée, elle était venue s’asseoir à côté de moi. Et chaque fois qu’on lui demandait un autographe, elle souriait : « Avec plaisir, mais vous prenez un roman de Philippe. » Certains grogneurs ont trouvé ça déplacé, arrogant presque, comme si elle faisait payer sa signature. Moi, bien sûr, j’ai trouvé ça bienveillant, attentionné. « Agir autrement est un plaisir solidaire », elle dit. En général, dans les Salons de ce genre, on me prend un livre à peu près chaque fois qu’un yack fait un looping dans le ciel du Népal. De toute ma vie d’auteur itinérant, je n’ai jamais autant signé que cet après-midi-là.
     Je ne la connais pas beaucoup, Mélanie. On s’écrit de temps en temps. Elle m’appelle « mon ouistiti », ce qui témoigne à la fois d’une propension à l’affection, c’est une fille amicale et chaleureuse, et d’une certaine originalité - un peu comme si, en voyant un mouton, on disait : « Oh, une cafetière ! » Elle m’écrit qu’elle aimerait, quand elle regarde son fils Léo, redevenir une petite fille, se rendre compte qu’elle a des mains, que les feuilles des arbres tombent puis repoussent, et découvrir qu’elle n’aime pas les brocolis. « Chaque petit pas compte », on avance et c’est agréable. Il faut dire qu’elle a connu une enfance heureuse, calme, protégée, entourée de musique et de belles histoires.
     L’adolescence est plus rude. Mélanie apprend que la vie n’a pas toujours été tendre avec certaines personnes qu’elle aime, de sa famille, ces repères radieux qu’elle croyait imperméables au malheur. Ce n’est pas bon signe. Puis elle prend conscience de la cruauté, de la fourberie, de la violence, de la jalousie, de la lâcheté, comme tout le monde en sortant des années de ouate. Des amies la trahissent, des garçons dont elle est amoureuse l’envoient paître. Chaque petit pas compte, même dans un trou : on s’entraîne à marcher à côté. C’est ce qu’elle fait. Elle fuit ou contourne les rabat-joie, les cons qui paradent et les sales types, qui ne sont pourtant pas toujours faciles à éviter (je ne connais pas bien le milieu du cinéma, mais je suppose qu’il faut y slalomer au moins autant qu’ailleurs), elle va vers ce qui lui fait du bien.
     Réaliser des films, elle aime .Elle se sent à sa place. Une grande partie de l’équipe de « Respire » est descendue à Cannes par ses propres moyens, pour découvrir le film, qui est le leur aussi. Ça l’a bouleversée, et elle ne dit pas cela pour jouer la sentimentale. Elle l’est. On la croit ici ou là sûre d’elle et prétentieuse, froide, se donnant de grands airs et se prenant au sérieux. C’est aussi vrai que ma mère est un homme. Elle doute, toujours, d’elle surtout, elle se sent vulnérable et souvent maladroite, mais elle rigole tout le temps, même parfois quand elle pleure, elle boit du rouge dans les bars et parle de cul comme mes potes de comptoir.
     Elle fait toujours plusieurs choses en même temps. Son petit frère, qui travaille avec elle, essaie de lui éviter de trop courir, veille sur elle, mais elle ne se laisse pas calmer facilement. À peine sortie du tourbillon pailleté de Cannes, elle s’est mise à écrire un nouveau film, tout en racontant de belles histoires à son fils, en passant des nuits presque blanches pour le réconforter quand ses dents poussent, et en préparant avec Cyril Dion un documentaire écolo sur l’avenir de la planète (elle dit : « On n’est pas obligés d’accepter ce qui ne nous plaît pas »), « Demain », un projet qu’on peut soutenir financièrement sur KissKissBankBank. Elle parle beaucoup des arbres, des rivières, des prés. Elle dit que si elle avait du courage (en fait, elle dit « si j’avais des couilles », mais je ne peux pas écrire ça dans un magazine respectable - bon, allez, portrait fidèle et respect de l’artiste avant tout), elle dit que si elle avait des couilles (ce qui serait un drame, à mon avis), elle irait vivre à Belle-Île-en-Mer. Pourtant, elle a très peur de l’eau. (Mais une île, si, on ne peut pas le nier, c’est entouré d’eau, c’est aussi le contraire de l’eau, ce qui triomphe de l’eau. Aller habiter sur une île quand on a peur de l’eau, c’est résister à l’ennemi.)
     Il y a deux semaines, pendant Cannes, je lui ai envoyé un mail pour lui poser une question à propos de ce portrait («Tu m’as bien dit un jour que tu n’aimais pas les brocolis ? »). Elle ne m’a pas répondu, je l’ai maudite en mon for intérieur - comment j’allais m’en sortir seul avec cette histoire de brocolis ? Elle vient de m’écrire à l’instant, pour s’excuser de répondre tard, en m’expliquant qu’elle avait été engloutie pendant le Festival, qu’à peine rentrée elle enchaîne sur son prochain film et s’occupe de son fils, qu’elle repart je ne sais où demain, qu’elle n’a pas eu le temps de sortir la tête de l’eau. Elle signe : « La noyée. »
     À Coulommiers, pendant que le gros fromage sombrait près de mes livres, un trentenaire maigre et crispé, au regard flou, s’est approché d’elle et lui a demandé de dédicacer une petite bouteille d’eau aux trois quarts vide, qu’il avait récupérée sur le devant de la scène lors de son concert à La Cigale. Il parlait d’une voix bizarre, étranglée, presque inquiétante (pour qui a le cœur couard). Elle ne lui a pas demandé d’acheter un de mes livres, il semblait tout à fait démuni. Son trésor signé en main, il a fait un petit pas de côté, s’est posté à environ un mètre d’elle et s’est mis à la fixer très intensément, le visage fermé. Il est resté là près de quatre heures, sans bouger, sans ouvrir la bouche (lèvres fines, pâles), sans la lâcher des yeux : un regard d’envoûté, brûlant - ou froid, c’est difficile à dire, avec les envoûtés. Il avait vraiment l’air tendu.
     Assez vite, le malaise est devenu relativement palpable - moi-même, qui suis extrêmement courageux, je sentais de grosses gouttes de sueur perler sur mon front. (C’est simple, imaginez-vous quelqu’un de fébrile qui se poste en face de vous et vous dévisage pendant quatre heures.) Il était bien noyé, lui, le pauvre. Mélanie ne paraissait évidemment pas très à l’aise, je la voyais sur ses gardes, il y avait de quoi, mais elle ne lui a pas fait la moindre remarque. De temps à autre, elle tournait la tête vers lui, elle lui souriait, lui demandait : « Ça va ? » (Il hochait la tête, tout en retenue - mais pas de cette bonne retenue des rapports classiques entre êtres humains.) Il a fini par partir sans un mot, estimant sans doute, mystérieusement, qu’il avait obtenu en trois heures et cinquante-cinq minutes la bonne dose de Mélanie Laurent. Elle a soupiré de soulagement. Mais elle ne l’avait pas brusqué, ni même dérangé (je ne suis pas sûr du tout que je ne lui aurais pas demandé de me lâcher, ou je vous préviens j’appelle les forces de l’ordre).
     Parce qu’elle est assez fragile pour comprendre le mal-être, et assez forte pour y faire face. Elle est à la fois faible et solide, gentille et dure, grave et légère, élégante et familière, elle a peur de l’eau et veut vivre sur une île, elle n’a pas confiance en elle mais s’expose en permanence, ses gestes sont assurés, son visage est inquiet, désarmé, elle est toujours dans cet équilibre, ou ce déséquilibre - si on me demandait, je dirais que c’est ce qu’on appelle la grâce.

 

© Philippe Jaenada, 2014