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Thomas Pesquet vu de ma fenêtre
(Le Point, 10/06/17)

 




Six mois dans l’espace, je te le fais, facile. De la tarte aux fraises, de la crème au beurre. Un an enfermé dans mon appartement parisien au quatrième étage de la rue Gauthey, moi, toute l’année 1989 (ça remonte mais ça compte quand même), volets clos, sans téléphone, sans télé ni radio, sans voir personne ni ouvrir la bouche. Pas un contact avec l’extérieur, pas un être humain à qui me confier, pas un test à effectuer, une mesure à prendre, ni une réparation technique pour m’occuper, hormis une ampoule à changer et la cafetière à détartrer (sur un an, ça laisse de longs temps morts), pas d’objets qui puissent flotter devant moi – brosse à dents, petite cuillère, Granola – pour me distraire, pas une sortie au-delà des fenêtres, à dix mètres au-dessus de la rue, pour arranger quelque chose sur la façade de l’immeuble. Absolument seul, absolument oisif. Là, d’accord, c’est du costaud – sans me vanter.
Cela dit, pour être honnête, ce n’est pas pareil (et donc, du coup, pas sûr que je te le fais, mais c’était juste une formule pour commencer en cador, en tambour major, car on se sent tout petit face au cosmos) : d’une part, je n’étais pas coincé dans un espace exigu et surchargé avec quatre ou cinq types virils et pleins de santé que je connais à peine, je crois que ça ne m’aurait pas convenu, la promiscuité n’est pas mon truc (sur Wikipédia, il est précisé que les deux Russes qui se sont installés dans la Station spatiale internationale avec Thomas Pesquet sont des « vétérans de l’espace » – je ne tiendrais pas trois jours pris en sandwich entre deux vétérans de l’espace) ; d’autre part et surtout, moi, je n’ai quitté que la société : le retour parmi mes semblables n’a pas été commode (j’avais l’impression que mon corps était couvert de mousse de sous-bois et ma bouche pleine de mauvaises herbes), mais je n’ai dû réapprendre qu’à parler, à sourire ou à hausser les sourcils. Thomas Pesquet, lui, a quitté la planète, l’humanité, sa condition même de terrien. C’est le plus remarquable dans cette expérience, et le plus intéressant, je trouve : vendredi 2 juin 2017, il a fallu qu’il redevienne un être humain. Et un être humain, c’est lourd.
Il va en baver, le malheureux. Pendant des jours ou des semaines, il sera comme un gros bébé sorti du ventre de sa mère à trente-neuf ans, et directement plongé dans le monde : allez, marche, prends une douche, passe-moi le tabouret, mange un poulet. Brigitte Godard, son médecin sur le plancher des veaux, mais aussi des pâquerettes, explique que le séjour en apesanteur a fait notablement diminuer sa masse musculaire et osseuse, et en outre, double peine, que le changement de gravité va lui donner la sensation de peser deux fois son poids. Chaque pas sur terre sera une épreuve de force (pour nous aussi, mais on l’oublie), se lever le matin un exploit herculéen, soulever un verre réclamera toute son énergie (mon cauchemar) et se gratter la tête l’épuisera pour la journée. Mieux vaut ne pas imaginer ses retrouvailles et le premier soir avec Anne, sa compagne : mon corps sur ton corps, lourd comme un cheval mort – au passage, sans vouloir critiquer Johnny, ça m’a toujours paru manquer d’un brin de sensualité romantique, ces paroles, non ? (On ne peut réprimer une pensée apitoyée pour la fille en dessous : « A l’aide ! »)
Deux autres difficultés vont se présenter, selon le docteur Godard. D’abord, des vertiges et des pertes d’équilibre : attraction terrestre oblige, encore, « la gravité attire tous les fluides vers les pieds » (pas terrible pour les retrouvailles, ça non plus), donc le cerveau se vide, Thomas tangue, nébuleux, et ne marche plus droit. (Ça me rappelle quelque chose qui m’avait amusé, et fait réfléchir, il y a, misère, près d’une trentaine d’années : pour un mensuel, L’Autre Journal, j’avais interviewé une femme, SDF, qui vivait dans les trains, passait ses journées à parcourir la France à toute vitesse, se faisait parfois virer parce qu’elle voyageait évidemment sans billet, mais avait fini par nouer des liens avec la plupart des contrôleurs du réseau, qui la laissaient tranquille. Dans le TGV, elle marchait vite, parfaitement droit, naturelle, sûre, j’avais du mal à la suivre dans les wagons sans percuter les passagers assis. Je lui avais proposé de lui offrir un verre et un sandwich au buffet de la gare de Nancy. Sur le quai, devant moi, elle zigzaguait.) Ensuite, Thomas a des problèmes de vision. On n’y pense pas, mais dans l’ISS, on ne voit que des objets et des vétérans de l’espace qui se trouvent au maximum à deux ou trois mètres de soi. A part ça, le support de regard le plus proche, c’est la Terre, à quatre cents kilomètres – on distingue que dalle, tu penses. Lorsqu’on y retourne, sur la Terre, et qu’on voit une voiture à cinq mètres, un platane à vingt, l’immeuble de sa mère à cent trente, la tour Eiffel à six cents, un avion à cinq mille, la petite vieille avec sa casquette des Chicago Bulls de travers sur le trottoir d’en face, le kebab du coin de la rue qui est déjà fermé (je t’avais dit), le chien qui aboie sur le balcon du troisième, les nuages noirs qui nous arrivent droit dessus et Anne qui a mis sa robe rouge, on a les yeux complètement perdus, c’est tout flou.
De chaque expérience, quelle qu’elle soit, il faut tirer un enseignement, répétait mon prof de physique en seconde. Peut-être que les trois principaux efforts qui seront nécessaires à Thomas Pesquet pour redevenir un être humain comme les autres peuvent permettre de définir, de décrire du moins, ce que nous sommes, nous, les cloués au sol (seulement dans les grandes lignes, bien sûr, grossièrement, mais c’est déjà ça, on n’a pas cette possibilité tous les jeudi matin) : nous sommes pesants, voire patauds, attirés vers le bas et sujets par nature au vertige, mais nous bougeons sans effort apparent, entre toutes sortes de choses qui attirent notre regard et notre attention à distances diverses, lourds sans en avoir conscience, nous nous déplaçons en équilibre – non sans une certaine grâce, donc.


 

© Philippe Jaenada, 2017