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UN SOIR À TOULON

Un soir, je trainais sur le port de Toulon avec mon ami Serge. On était arrivés le matin, pour le Salon du Livre. Normalement, on aurait dû être au moins cinq ou six, à traîner ce soir-là sur le port de Toulon. Mais tous ceux qui, dans la journée, n’avaient pas arrêté de répéter qu’ils iraient, dès la nuit tombée, écumer les bars louches dans les bas-fonds (c’est ça, le boulot d’écrivain, on rôde, on picole, on prend des risques, on n’a pas peur de s’enfoncer dans la vraie vie gluante pour s’imbiber de, comment on pourrait dire, de réalité, si tu veux, et témoigner, ensuite, raconter à ceux qui restent installés dans leur confort aveugle – or nous on est des écrivains, les gars, mesdemoiselles, c’est pour ça qu’on va y aller dès la nuit tombée), tous ceux qui s’enroulaient dans leur cape d’artiste à leur table, derrière leurs livres, avaient finalement décidé, à peine un pied sur le port de Toulon, de rebrousser chemin et de rentrer à leur hôtel. Le temps n’est pas idéal, il pleut, et surtout on est crevés, et demain faut se lever de bonne heure, faut être au Salon à neuf heures et demie, vaut mieux aller se coucher. Ils étaient rentrés à l’hôtel. Serge et moi, on avait continué – pas pour prendre des risques, ni pour s’imbiber de vraie vie gluante, juste pour picoler.
Dans les salons, il vaut mieux boire.
Pour être honnête, ce n’était pas très engageant. Il faisait froid, il pleuvait (pas le temps idéal, ils avaient raison : pour s’enfoncer dans les bas-fonds, il faut des conditions climatiques optimales, 24 ou 25°, ciel étoilé, brise légère), les rues étroites qui s’entrecroisent aux abords du port étaient désertes (tous les marins étaient partis en mission préventive dans un golfe quelconque), désertes, sales et mal éclairées, à chaque coin ça sentait le borgne à cran d’arrêt tapi dans l’ombre. Le borgne sans dents. C’était dimanche, tout était fermé. On détonnait un peu, Serge et moi.
On a fini par trouver un truc ouvert, un petit bar vide qui moisissait dans une lumière rouge sombre, vide, et s’appelait le Charles de Gaulle (c’est le nom d’un porte-avion, mais si on ne le sait pas, pour un bar, ça fait bizarre – comme un sex-shop qui s’appellerait le Vladimir Poutine, ou une crêperie le Richard Nixon). Vide, pas tout à fait. Il y avait au comptoir, sur des tabourets, deux créatures décrépites en minijupe, bas résille et décolleté abyssal sur de tristes seins flasques ; en face d’elles, aux bouteilles et à la caisse, une grosse femme luisante presque chauve qui semblait revenir à l’instant d’un déménagement ; et immobile sur une banquette, dans le fond, dans un coin plus sombre encore que le reste, un petit vieux, peut-être mort. On se sentait embarrassés, Serge et moi. Mais du moment qu’on pouvait boire...
On a demandé des whiskies, la quasi-chauve nous a prévenus que c’était vingt euros le verre (on ne devait pas avoir l’air assez classe) et qu’il fallait rincer les dames.
– On est galants, ici, on n’est pas chez les sauvages.
Pas de problème, soyons galants, rinçons les dames. Elle nous a servi un fond de whisky d’Ukraine ou du Nord-Pas de Calais, tiède et clair, aux dames idem, l’employée blonde a approché son tabouret de celui de Serge, l’employée brune le sien du mien, et c’était parti pour la parade de l’amour. Comment tu t’appelles, t’es pas d’ici, tu t’ennuies ce soir, t’as de belles mains. C’est dommage, on aurait bien discuté ensemble, Serge et moi. Les sirènes entre deux âges ont d’ailleurs vite compris qu’on était chauds comme des yaourts, mais devant l’épouvantable patronne, fallait bien s’atteler au boulot – pour une fois qu’il y avait du monde. Rapidement, elles ont laissé tomber les belles mains et les je parie que t’as connu beaucoup de femmes, en même temps que les effets de cuisses molles et les regards visqueux, pour se contenter de discussions plus abstraites, tu es écrivain, il faut en avoir là-dedans, ça doit être dur. De temps en temps, Serge essayait de se tourner vers moi et moi vers lui, mais nos partenaires, quoique sur le déclin, étaient coriaces – trente ans d’expérience, ça vous trempe dans le calcaire – et ne lâchaient pas le morceau. Leurs yeux jaunes nous suppliaient de ne pas nous détourner d’elles. Ça marchait bien : on s’ennuyait à mourir, mais la patronne à tête de monstre remplissait nos petits verres de bile de Kiev dès qu’ils étaient vides, et nous n’osions pas l’arrêter, afin de ne pas nuire à nos compagnes en difficulté (et afin, également, de continuer à boire).
Vers trois ou quatre heures du matin, quand la camionneuse dégarnie nous a annoncé qu’on ferme, il y avait vingt-huit whiskies sur la note.
– 560 euros, messieurs.
On s’y attendait, de toute façon. Ça faisait cher pour trois heures d’ennui mortel à boire du whisky dégueulasse avec deux pauvres femmes au bord du gouffre, mais de toute façon, on s’y attendait. Serge a sorti sa carte et moi la mienne.
– On prend pas les cartes.
– Les chèques ?
– Tu rigoles ? Liquide, c’est tout.
On a commencé, Serge à moi, à expliquer qu’on ne se promenait pas souvent avec 560 euros dans les poches (sous-entendu : surtout près des ports lugubres, où l’assassinat règne en maître), quand on a perçu un choc sourd derrière nous, un peu comme du métal contre du bois. Concentrés, on était toujours en train d’expliquer qu’on ne se promenait pas souvent avec 560 euros dans les poches (sous-entendu tu rêves) quand une ombre sur le côté nous a fait tourner la tête. Le vieux du coin sombre s’approchait, un revolver à la main. Un quoi ? Un revolver. C’est le videur. Le gros bras. Le petit vieux peut-être mort, c’est le gorille.
D’une voix à peine audible, qui semblait sortir d’un cercueil mal fermé, il nous a dit qu’il y avait un distributeur à cent mètres, et qu’il fallait que l’un de nous deux y aille. Tout de suite, là. Comme je ne voulais pas qu’une balle me traverse les entrailles (pas fou), j’y suis allé, tout de suite. Le tueur a mis son revolver dans la poche de sa veste et m’a suivi.
C’est bien, je marche la nuit dans un quartier sordide de la ville de Toulon, ivre et nauséeux, après une soirée à faire semblant de discuter de choses sans intérêt avec une malheureuse à moitié nue qui faisait semblant aussi, je vais vider mon compte au distributeur, sous la pluie, un vieillard armé derrière moi. C’est bien.

L’hôtel de Serge se trouvait à dix minutes à pied, le mien à trois kilomètres, au sommet d’une colline. Mais ma triste partenaire brune, qui avait un coeur, m’a proposé de me ramener en voiture. C’était un vestige Renault du début des années 80, aux sièges défoncés et couverts de poils noirs et blancs, qui puait le chien mouillé, malade et mouillé. Pendant le trajet, face au pare-brise ruisselant sur lequel couinaient sans effet les essuie-glaces d’époque, elle m’a raconté qu’elle détestait son métier, qu’elle ne le faisait que pour subvenir aux besoins de ses filles adolescentes, qu’elle n’avait pas le moral. Je comprenais. Elle m’a déposé devant l’hôtel, je l’ai saluée aussi chaleureusement que je pouvais, et j’ai claqué la portière, aussi gentiment que je pouvais.
C’est bien aussi, de rentrer à l’hôtel. Pas bête.
Dans ma chambre, je me suis déshabillé, j’ai posé sur une chaise mes vêtements couverts de poils noirs et blancs, j’ai pris dans le minibar une bière fraîche, rien de meilleur après le whisky, la bière, j’ai allumé une cigarette, puis la télé, et je me suis allongé nu sur le grand lit. J’avais encore quelques poils de chien malade sur les mains. Il y avait une émission sur la chasse au sanglier. La chambre sentait le déodorant. Parfois, on peut regarder des deux côtés, on ne sait pas vraiment ce qu’il vaut mieux faire, dans la vie.


© Philippe Jaenada, 2008.